mercredi 24 avril 2019

D'Éléonore Devimeux aux comtes de Boury, trajectoires et tragédies d'une famille... Chapitre I


Premier chapitre, 1790 : La demoiselle Devimeux, Tenet de Laubadère et la Révolution...


Ces derniers temps, après avoir longuement passé en revue les généalogies des diverses branches de mon arbre et plus particulièrement celles, de mieux en mieux connues, qui concernent l'ascendance de mon grand-père paternel, j'en suis venu à m'interroger sur la notion de descendance, sur les trajectoires d'une famille et sur la transmission de l'histoire de ses membres au fil des générations. Mais plus encore, c'est la continuité même d'une famille, d'une descendance, qui m'a poussé à l'écriture de cet article. L'autre jour, j'annotais dans l'un de mes innombrables cahiers - c'est mon côté vieillot, j'affectionne peu le virtuel, j'entasse compulsivement les carnets de toutes sortes... - plusieurs pages retraçant des recherches menées sur l'histoire d'une famille par cette seule et triste phrase : "Il n'y aucun descendant de ce côté là, la lignée s'est éteinte." La famille en question est celle des Devimeux - quelquefois nommés de Vimeux -, dont descend entre autres Gabrielle Jeanne Pétronille Le Danois (1898-1995), grand-mère paternelle de mon père , et qui avait deux fois comme ancêtre maternelle Suzanne Antoinette Devimeux (1764-1842), épouse Messiaen. Cette famille est l'une des plus paradoxales de mon ascendance : les traces qu'elle a laissées sont fort nombreuses et précises ; pour autant, il m'est assez difficile d'en reconstituer la structure entière. Aussi, l'enquête qui suit ne portera que sur l'une de ses branches, celle d'Éléonore Devimeux. Précisons tout de même que cette Éléonore est la nièce de l'un de mes ancêtres, et que les deux descendent de Jean-François Devimeux (1669-1750), directeur du bureau des carrosses de Paris. Ces recherches m'ont permis de découvrir des renseignements insoupçonnés. Mais plus encore, la trajectoire au tragique dénouement des descendants d'Éléonore Devimeux m'a ému. Découvrons-en ensemble le premier chapitre...

Mariage de Germain Félix Tenet de Laubadère et d'Eléonore Devimeux - 1790 - Calais, Notre-Dame- Archives du Pas-de-Calais - LIEN
Novembre 1790. Alors que la France plonge dans une époque troublée, une toute autre affaire semble préoccuper Jean-François Devimeux, à savoir le mariage de son unique fille* Éléonore, âgée d'à peine vingt ans. La cérémonie a lieu au début du mois, à l'approche de l'hiver et plutôt en grande pompe : les Devimeux, qui sont plus ou moins roturiers, s'apprêtent à marier leur fille à Germain Félix Tenet de Laubadère, issu de la noblesse gersoise et de vingt-et-un ans son ainé. Quoique la lecture de l'acte ne soit pas selon moi très agréable en raison des larges boucles de certaines lettres, les renseignements qui y sont fournis ont le mérite de répondre à une question qui me taraudait l'esprit : de quelle manière les Devimeux ont connu les Tenet de Laubadère ? Voici une retranscription partielle de l'acte auquel le fragment affiché plus haut appartient : "Le neuf après la publication d'un ban de mariage entre Monsieur Germain Félix Tenet de Laubadère, Capitaine des grenadiers du régiment Royal-Auvergne, en garnison dans la Citadelle de la ville de Calais, fils majeur de défunt Messire Joseph de Tenet de Laubadère, vivant seigneur de Rambos, et de Dame Marie-Anne Françoise de Serignac [...] originaire de la paroisse de Bassoues, diocèse d'Auch, et domicilié en celle-ci depuis plusieurs années". Le futur marié avait ainsi été envoyé dans la Citadelle qui vit, deux siècles plus tôt, Français et Espagnols s'affronter. Ce lieu chargé d'histoire revient plusieurs fois dans le parcours de certains ancêtres. J'aimerais d'ailleurs un jour vous raconter  l'histoire d'ancêtres qui furent  contrôleurs des réparations et des fortifications au XVIIe siècle.

Le mariage conclu - Antoine Borel et Robert de Launay - 1784 - Estampe - Provient de la BNF, Gallica - LIEN
Nous aurions de même pu nous intéresser en détail à la belle et haletante carrière militaire de Germain Félix Tenet de Laubadère, qui participa quelques années plus tôt à la guerre d'Indépendance des États-Unis, mais je vous réserve cela pour une autre fois. Il me semble cependant intéressant de citer un passage de l'ouvrage Les fastes de la gloire de Pierre-François Tissot et des pages consacrées à ce courageux militaire que fut le premier mari d'Éléonore Devimeux : "Laubadère entra au service en 1773, il fit ses premières armes en Amérique avec le Régiment de Gatinois - du Gâtinais - [...] il revint en France, où il fut fait capitaine en 1788, au 18e régiment d'infanterie de ligne, ci-devant Royal-Auvergne. Il était allé rejoindre ce corps à Calais [...]" Les renseignements ne manquent pas et j'aime tout particulièrement ce rapprochement entre Histoire et Généalogie, qui ne rend mes recherches que plus fructueuses et riches en découvertes. Avant d'en apprendre davantage sur Tenet de Laubadère, je vous propose de revenir à l'acte de mariage de novembre 1790. Je ne trouve rien de nouveau en ce qui concerne les parents d'Éléonore. Son père, Jean-François Devimeux fils (1723-1814), fut directeur des diligences et des messageries royales, et était lui-même l'un des nombreux enfants issus des mariages successifs de l'ancêtre commun Jean-François Devimeux père (1669-1750). Il s'était remarié avec Marie-Jeanne Gabrielle Le Turcq, de vingt-quatre ans sa cadette, fille de l'orfèvre Jean-Jacob Le Turq et de Marie-Gabrielle Duval, déjà apparentée à mes ancêtres par le jeu des alliances. Si cela peut vous rassurer, cette famille et sa généalogie plus qu'alambiquée m'ont causé bien des noeuds au cerveau et de longues recherches ont été nécessaires pour en dégager la structure, ou du moins une esquisse de plus en plus affinée, bien que de nombreuses zones d'ombre subsistent toujours. Notons au passage que les quatre témoins, Emmanuel-Céleste de Durfort, duc de Duras, Charles Bertin Gaston Chapuis de Tourville, Marc-Antoine Dudros et François Vaudrimé sont militaires et Chevaliers de Saint-Louis. Il n'y avait jusqu'alors pas eu de militaires* au sein de la famille Devimeux.

Uniformes des États-Majors - 1792-1795 - voir le 4ème en partant de la gauche, en haut - Provient de la BNF - LIEN
Une fois le mariage conclu, je perds la trace d'Éléonore Devimeux, devenue Madame Tenet de Laubadère. Mes lecteurs les plus anciens savent que je n'apprécie guère les recherches au cours de l'époque Révolutionnaire. Ne parvenant à retrouver Éléonore et son mari, je me suis penché sur une autre branche de mes ancêtres, qui a priori n'avait aucun lien avec les Devimeux. Et figurez-vous pourtant que le hasard - toujours le hasard ! - m'a réservé une surprise de taille. Ce devait être l'année dernière, entre avril et mai, au beau milieu des recherches consacrées à la chronique sur mes ancêtres normands. Le temps était à la pluie, mon université en grève, et ces vacances imprévues me permirent de me consacrer pour une fois pleinement à mes passions. Après avoir feuilleté une infinité de pages des registres de Dieppe et de Rouen dans l'espoir de retrouver l'ancêtre Anne Leprince* - qui disparut littéralement de la circulation entre 1789 et 1792, et dont le destin demeure mystérieux -, après avoir en vain tenté de retenir l'ordre et les mois de l'infâme calendrier républicain, au coeur d'un livre poussiéreux gribouillé d'une écriture hâtive et baclée, je suis tombé nez-à-nez avec un acte mentionnant Éléonore Devimeux et Germain Félix Tenet de Laubadère. Tout près d'une rue où vécurent alors d'autres ancêtres, les Troche si ce fut à Dieppe ou les Hurel s'il s'agit de Rouen. Cet heureux hasard, je l'ai noté quelque part dans l'un de mes innombrables cahiers ; mais il m'a suffisamment marqué pour que je le mentionne aujourd'hui. Amis généalogistes, vous êtes-vous également retrouvés un jour face à un tel hasard, lorsque des ancêtres, des familles, dont vous descendez mais qui n'ont aucun lien à l'origine, se sont croisés ?

Croix de Saint-Louis, face et revers - Estampe - Franz Ertinger - Provient de la BNF - LIEN - recadrage pour l'esthétique de l'article
Revenons-en à Germain Félix Tenet de Laubadère. Si les recherches généalogiques permettent certes de retrouver plus ou moins difficilement, et c'est en soi déjà extraordinaire, les faits et les dates marquants de la vie de ceux dont nous descendons et de ceux qui furent leurs proches, si parfois certains témoignages écrits nous parviennent, il me semble toutefois bien plus ardu de mettre la main sur les paroles que l'un d'eux prononça, qui plus est il y a plus de deux siècles, et de les rapporter à notre époque. Et pourtant, ce sont bien quelques phrases prononcées par Germain Félix Tenet de Laubadère lui-même il y a près de deux-cent-vingt-huit ans que nous nous apprêtons à découvrir ici : "Eh bien, puisque vous insistez, nous déserterons ensemble, je ne consentirai pas à me séparer de braves gens tels que vous. [...] Mes amis, les vingt-quatre heures ne sont pas expirées, nous pouvons encore revenir sous les drapeaux du Roi, et ne pas flétrir une compagnie qui fut toujours guidée par l'honneur." De telles paroles paraissent sûrement énigmatiques ainsi sorties de leur contexte, aussi je me dois d'éclaircir les circonstances dans lesquelles cet honnête et loyal - il faut le dire - militaire les a prononcées. Lorsqu'il épouse Éléonore Devimeux en 1790, Tenet de Laubadère, officier gersois, est capitaine des grenadiers du Régiment Royal-Auvergne, en poste à Calais. Peu avant son mariage, ou peut-être au même moment, Tenet de Laubadère se retrouve au coeur d'une tentative de désertion de la part des grenadiers du régiment, harassés, révoltés contre "les mauvais traitements que leur fait éprouver le major". Comprenant qu'il ne parviendra pas à convaincre les soldats en route vers Dunkerque et les "terres de l'Empire", l'ingénieux capitaine fait mine de partager leur colère et se joint à eux, tout en leur indiquant une mauvaise route. "Eh bien, puisque vous insistez, nous déserterons ensemble, je ne consentirai pas à me séparer de braves gens, tels que vous." La première phrase prend ici tout son sens et révèle un esprit pertinent, stratégique, somme toute un peu calculateur. Ainsi, et sans même s'en apercevoir, les soldats sont ramenés en quelques heures à leur point de départ...! Leur capitaine les sermonne quelque peu, illustrant à cette occasion son attachement au Roi et son sens de l'honneur "Mes amis, les vingt-quatre heures ne sont pas expirées, nous pouvons encore revenir sous les drapeaux du roi, et ne pas flétrir une compagnie qui fut toujours guidée par l'honneur." Lumière est désormais faite sur la seconde phrase, et sur le sens des paroles du premier époux d'Éléonore Devimeux. En homme manifestement intègre et juste, Germain Félix Tenet de Laubadère se montre plutôt clément envers les déserteurs, selon les dires de Tissot* : "Ce discours les touche, mais une crainte les retient encore, ils appréhendent d'être traités comme déserteurs : Laubadère a bientôt levé ce dernier obstacle, en leur donnant par écrit l'assurance qu'aucune punition ne leur sera infligée. Pleins de confiance dans la loyauté de cet officier, ils rentrent avec lui dans la place, dont le commandant reçut, peu de jour après, du ministre de la guerre, une lettre ainsi conçue : "Le Roi confirme la parole de M. de Laubadère, et me charge de témoigner sa satisfaction".

Ordonnance du Roi relative au Régiment Royal-Auvergne - 11 juillet 1782 - Provient de la BNF - LIEN
Ainsi se termine ce premier chapitre "La demoiselle Devimeux, Tenet de Laubadère et la Révolution..." qui pourrait bien  préfigurer une chronique entière, d'autant que les sujets ne manquent pas sur cette famille et les nombreuses autres qui lui sont liées. Éléonore Devimeux était la nièce d'un ancêtre dont descendent les grands-parents maternels de la grand-mère de mon père. Sa vie, croyez-moi, lui a réservé de très nombreuses autres péripéties... Elle est l'un des membres de ma famille, pour cette période charnière entre le XVIIIe et le XIXe, dont le parcours suscite grandement ma curiosité et mon intérêt. Germain Félix Tenet de Laubadère, nous le verrons par la suite, sera promu au grade de Général de division. Mais tout ceci est une autre histoire. Je vous laisse avec ce portrait auquel je tiens comme à la prunelle de mes yeux, pour moi sublime, qui est celui de la grand-mère de la grand-mère de mon père, descendante des Devimeux par les femmes, dont le mari l'était aussi, et qui se nommait Pétronille.
 
Pétronille Florentine D., épouse Baron, grand-mère de la grand-mère de mon père, descendante des Devimeux - XIXe siècle - Archives familiales et personnelles

Outre des registres paroissiaux et d'état-civil, les renseignements ayant servi à la rédaction de cet article sont notamment tirés de l'ouvrage suivant dont les passages sont repris dans de nombreux autres textes : *Les fastes de la gloire : ou, Les braves recommandés à la postérité, monument élevé aux défenseurs de la patrie, de l'Académicien Pierre-François Tissot (1768-1854). J'en indique le lien ICI, mais je vous déconseille de le lire si vous souhaitez conserver la découverte et la surprise pour le prochain chapitre. Les illustrations, à l'exception de la dernière, proviennent de la BNF. Quant à moi, je suis particulièrement heureux de vous faire part de ma découverte des phrases prononcées par Germain Félix Tenet de Laubadère, premier époux d'Éléonore Devimeux. *Notes-  I : Éléonore Devimeux était a fortiori fille unique. - II : il n'y a pas eu à ma connaissance d'autres militaires dans la famille Devimeux avant 1790. Soulignons néanmoins que je n'ai pu remonter à l'heure actuelle que jusqu'à Jean-François Devimeux père (1669-1750), apparemment originaire de Paris, et dont je peine à retrouver les aïeuls. - III : concernant l'ancêtre Anne Leprince, on la découvrit l'année dernière dans la chronique consacrée à la famille Troche. C'est en cherchant sa trace dans les registres de Dieppe et de Rouen au moment de la Révolution que j'ai croisé, par le plus simple des hasards, Éléonore Devimeux et son mari. Vous en saurez possiblement davantage par la suite.


mardi 2 avril 2019

Chroniques de la France d'antan - 1885 - du Concours d'Étréchy aux Marchés strasbourgeois...

Ces derniers temps, les turpitudes et les agitations de la société ont fait naître en moi un désir d'évasion, l'envie de prendre l'air loin d'une époque déboussolée, tourmentée. L'année dernière, j'avais pu voyager quelque peu au printemps, mais il me serait bien difficile de répéter l'expérience pour le moment avec les cours universitaires. D'autant que j'ai pris la décision, personnelle et mûrement réfléchie, de ne pas partir en Espagne pour l'année qui vient et, à la place, de recentrer mes études sur de l'histoire "classique", dispensée en français. Il faut croire que les thèmes étudiés actuellement ne m'inspirent plus ; à vrai dire, c'est une conception même de la discipline historique qui me déplaît fortement : trop réinterprétée, trop politisée, trop généraliste et trop polémique... Ce désintérêt avait suffi pour m'éloigner un temps de la généalogie, alors j'ai lu, principalement des livres du XIXe siècle, si beaux, si bien écrits, et je les préfère mille fois aux romans actuels ! J'ai pris le temps d'écrire, ce qui m'a été fort bénéfique. Et finalement, j'en suis venu à me perdre dans les poussiéreuses pages des journaux de l'époque qui, irrémédiablement, m'ont reconduit à la généalogie.

Je n'ai pu, à mon grand regret, prendre part aux rendez-vous ancestraux, mais je prévois de m'y remettre en juin, peut-être même en mai. Deux semaines plus tôt, j'ai découvert par hasard de nombreuses photographies du Paris d'antan, celui d'avant et celui d'après Haussmann. Au milieu des pages jaunies du Seine-et-Oise Illustré, j'ai ressenti une nostalgie mystérieuse à la vue d'une France qui me semble étrangement familière, j'ai été pris d'une émotion douce en posant mes yeux sur les centaines de clichés, de témoignages et de dessins retraçant le passé d'une France oubliée qui n'est pourtant pas si lointaine, et qui, étrangement, me serait plus proche et plus familière que celle d'aujourd'hui...

Ancêtres du XIXe siècle - Photographies familiales
Ces portraits si chers à mes yeux ont permis d'immortaliser les visages tantôt rêveurs tantôt songeurs de certains de mes ancêtres, à la fois lointains par les années, bien que la généalogie nous fasse remonter jusqu'à des temps plus anciens encore, et proches par le lien qui nous unit et par la lumière qui luit toujours dans leurs regards secrets. Qu'il s'agisse d'une angevine des provinces viticoles, d'un jeune homme promis à une belle carrière, d'une grand-mère née au tout début d'un long siècle, d'un conscrit au regard azur ou d'une ravissante dame dont le portrait est si harmonieux qu'on le prendrait pour une peinture, tous sont nés ou ont vécu au milieu de ce siècle dont l'on ne nous apprend que les épisodes révolutionnaires et les brillantes théories sociopolitiques. Je ne peux m'empêcher, devant ces portraits envoûtants, de me demander quel était le fond de la pensée, quelles étaient les préoccupations de ces ancêtres. En somme, de quoi pouvait être fait leur quotidien ? Je suis loin d'être le seul à me poser de telles questions, mais je vais ici tenter, dans cette chronique de la France d'antan, d'éclairer un tel mystère non pas d'une manière "généraliste", mais de l'appréhender par une multitude de preuves concrètes et particulières. Il n'existe, à ma connaissance, rien de plus fidèle à la réalité quotidienne de l'époque que les milliers de textes oubliés dans l'infinité poussiéreuse des pages des vieux journaux...

Le concours d'Étréchy  - Gravure directe de la photographie de M. Durand - 20 juin 1886 - Seine-et-Oise Illustré du 4 juillet 1886
Rien ne me prédestinait à découvrir cette magnifique scène qui s'est déroulée il y a maintenant plus de cent-trente deux ans, en 1886. Pour être honnête, retrouver une telle photographie d'une bourgade d'à peine mille-quatre-cents et des brouettes habitants, dont je n'avais jamais entendu parler, me paraissait impossible, ou semblait relever, en dehors des quelques trésors conservés par les archives des bibliothèques, du miraculeux. 1886, une époque où mon arrière-arrière-grand-père Arsène Lehoux, qui vécut centenaire jusqu'en 1971, n'avait que quinze ans... "C'est le dimanche 20 juin qu'a eu lieu à Étréchy le concours agricole de Seine-et-Oise. Les habitants avaient rivalisé de zèle pour la décoration du chemin du concours. Un immense arc de triomphe, parfaitement décoré, s'élevait au milieu de la rue principale, et la plupart des maisons étaient ornées de drapeaux." Que les choses ont changé depuis... Je m'imaginerais presque encore les "60 génisses fort belles", la "collection des animaux domestiques très variée", le banquet qui eut lieu ainsi que la fanfare d'Étréchy qui fit entendre toute la journée "les plus jolis morceaux de son répertoire". L'on apprend ensuite que le dimanche suivant, c'est à Grignon, en Savoie, que se tint un concours analogue. Aucun de mes ancêtres n'est à ma connaissance lié d'une quelconque manière au village d'Étréchy. Pour autant, de cette scène prise sur le coup par le génie d'un photographe, puis si fidèlement restituée par celui d'un graveur, émanent nombre d'impressions, nombre d'émotions, perceptibles à l'oeil nu. Ne serait-ce que, à droite, la vieille dame qui pose affectueusement les mains sur les épaules de sa petite-fille. L'arc de triomphe érigé par les habitants surplombe les maisons ; il est magnifique, majestueux. Cette image est celle d'une France fière, qui étend magnifiquement son drapeau. La fierté, justement, semble vibrer au coeur la photographie. A gauche, de jeunes hommes lèvent le bras en direction de l'arc. C'est tout un village qui est réuni, différentes générations se mêlent. Les plus jeunes connaîtront possiblement les deux guerres et le XXe siècle, les plus âgés sont quant à eux peut-être nés sous Napoléon Ier ou dans ces eaux-là... Tout à droite, des femmes semblent sourire. Cette France là avait l'air joyeuse, tout compte fait et quoiqu'on en dise. Et que penser de cette lueur artistique, si vague, derrière l'arche, où les façades des maisons et les silhouettes des cyprès prennent des allures champêtres, et s'apparentent davantage à une peinture.

Le Pont de fer au Raincy - Seine-et-Oise Illustré du 20 juin 1886
S'il y a bien un instant que m'évoque le XIXe siècle, c'est celui des promenades romantiques et romancées, mais aussi le pique-nique le dimanche au bord de la rivière. D'aucuns pourraient voir là plus de la littérature que de l'histoire, mais qui sommes-nous pour croire que nos ancêtres n'allaient pas déjeuner près de l'eau ? D'une telle question en découle une autre : que mangeait-on à l'occasion d'un pique-nique, lors des jours de festivités ou d'un banquet ? Une lecture sur plusieurs années du Journal de Rouen et de nombreux journaux des Yvelines - j'en profite pour remercier les Archives des Yvelines d'avoir enrichi leur collection en ligne de nouveaux titres ; si chaque département agissait ainsi ce serait génial... - me mettent sérieusement l'eau à la bouche. Il n'est pas forcément aisé de remarquer, entre les affaires politiques et la myriade d'annonces diverses des journaux de l'époque, la discrète rubrique consacrée à la recette du jour. Ces plats sont tous aussi alléchants les uns que les autres - surtout que je raffole des boeufs bourguignons, des bourguignons de canard et des autres fleurons de la Gastronomie Française - ; et je vous propose maintenant de découvrir quelques recettes auxquelles nos ancêtres goûtèrent sûrement, au moins à l'occasion d'un jour de fête comme celui du Concours agricole de Seine-et-Oise. Place au mouton aux marrons : "Faîtes revenir un beau filet de mouton à la casserole, avec lard, bouquet garni, ajoutez-y un verre d'eau de vie, mettez le feu avec du papier et laissez brûler, jusqu'à que cela s'éteigne de soi-même ; mouillez avec un peu de bouillon du jus, ajoutez, après avoir dégraissé, des marrons bouillis et pelés, un bon jus de citron, laissez mijoter quelques moments et versez votre filet sur un plat bien chaud, en l'entourant de marrons."  Le menu auquel appartient le dit plat se compose par ailleurs d'un potage corsaire - une soupe aux légumes, j'imagine - un salmis de perdreaux, un veau rôti, un céleri-rave et une - je craque - charlotte à la confiture... Quel délice ! Rien que la seule évocation de l'un de ces plats ou ne serait-ce que de la soupe, accompagnée de pain artisanal, suffit à me faire rêvasser... Laissez-moi enfin partager avec vous la recette des oeufs au lait à l'orange : " Casser quatre oeufs dans une terrine, les délayer avec un demi-litre de lait, cent-cinquante grammes de sucre, une petite pincée de sel et la râpure d'un zeste d'orange ; battre comme une omelette. Lorsque le mélange est parfait, le passer au tamis et le verser dans un plat de porcelaine allant au feu ; placer ce plat sur un autre vase, casserole ou bain-marie, contenant la valeur de deux litres d'eau bouillante ; maintenir l'ébullition vingt minutes environ, durée de la cuisson, et faire prendre cette crème en la recouvrant d'un couvercle de four de campagne. Laisser refroidir et, au moment de servir, saupoudrer de sucre en poudre que l'on colore au caramel en passant au-dessus une petite pelle rougie." J'aurais volontiers poursuivi cette découverte des recettes d'autrefois mais pour tout vous dire, il est fort tard, cela me donne bien faim et j'ai fini de grignoter les derniers gâteaux à portée de main...

Marché aux puces, place du Vieux Marché aux Vins - Mathias Gerschel - Strasbourg - 1885 - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN
Si l'on me demandait, à l'instant et après avoir imaginé toutes ces belles recettes, d'évoquer par un seul et unique mot la France d'antan et ce qu'il y pouvait y avoir de plus charmant, à mes yeux dans son quotidien, je répondrais assurément le Marché. Ou plutôt même les Marchés. Il s'agit bel et bien là d'un trait commun à l'ensemble des villes et villages de cette vieille France dont j'essaie de rapporter quelques bribes - tout en écoutant un coup les Voix du Printemps de Strauss II puis French Cancan - de remémorer les joies et les scènes vécues par les Français de l'époque. La belle photographie qui précède ces quelques lignes est un rare si ce n'est exceptionnel cliché du Marché aux puces de Strasbourg en 1885, qui, en plus d'immortaliser à jamais les passants, nous offre une véritable fenêtre sur une scène typique de la vie de nos ancêtres. Je n'ai aucune origine alsacienne - les seuls liens entre cette région  et mes ancêtres étant, dans une moindre mesure, quelques cousins par alliance - ce qui n'empêche en aucun cas cette jolie photographie de m'ouvrir les portes d'une époque presque oubliée. S'il s'agit ici d'un Marché aux puces, intéressons-nous aux Marchés en général, où nombre de nos ancêtres se rendaient autant pour se ravitailler en nourriture que pour bavarder avec des proches. Toute une société s'esquisse peu à peu sous nos regards curieux. Chaque détail recèle de traces et d'indices divers et variés, et s'agglutinant en une sorte de mosaïque hasardeuse, ces éléments pris sur le vif nous livrent ce qui fait défaut aux actes d'état-civil et aux documents administratifs en général. Je défends l'idée que la généalogie n'est pas que l'amassage d'actes et que l'Histoire ne consiste pas qu'à étudier les guerres et les révolutions comme c'est malheureusement trop souvent le cas. La France puise aussi ses racines dans l'allégresse et l'abondance de ses marchés, dans l'inimitable écho qui résonnait aux quatre coins de ses rues et de ses boulevards, dans les accents chantants des marchandes, dans le désordre de ses échoppes et dans la richesse de son terroir. Cette scène si douce nous invite à regarder avec plus d'attention encore chaque recoin de ce Marché. Au premier plan, tout à gauche, un homme semble observer de près une drôle de babiole. J'ai l'impression qu'il s'agit en réalité de globes terrestres qu'il s'amuse, peut-être intrigué, à faire tournoyer. Êtes-vous du même avis ? Un peu plus loin, un jeune passant vient d'apercevoir le photographe. D'autres l'ont déjà remarqué et sourient, dont une vieille dame qui tient une sorte de panier. La plupart de ces personnes sont nées il y a plus de cent-soixante-dix ans, les plus âgés sûrement il y a deux siècles, et les plus jeunes sont les grands-parents de nos grands-parents ou pour certains vos arrière-grands-parents ! Notons également la femme qui avance au tout premier plan, un sac sur le bras et l'air pensif : de nombreuses illustrations rapportent la mode de l'époque, mais aucune ne me semble plus proche de la réalité que la tenue que porte cette passante. Nous apercevons aussi cet homme tenant une canne, un autre avec une barbe et un chapeau. Derrière eux, une femme semble porter une sorte de sac, à moins qu'il ne s'agisse d'une marchandise. L'on aperçoit, à l'angle de la maison de droite et de l'arbuste, les silhouettes de jeunes enfants puis, au milieu, une charrette ; à gauche une femme tenant un linge ou un tissu, et plus devant une autre avec un coffret ou un cartable. Quels détails avez-vous remarqué dans ce cliché qui constitue un témoignage direct et ô combien précieux de la France d'antan ? De même, il est intéressant de remarquer que tant sur cette photographie que sur celle d'Étréchy, les grands-mères sont accompagnées de leurs petits-enfants. De tels souvenirs sont notamment évoqués par mon arrière-grande-tante Madeleine Lehoux dans une lettre écrite à sa mère Valentine Trevet, à qui elle raconte une journée au Marché de la Purallée en Touraine avec sa grand-mère Jeanne Suzanne Jamin et ses oncles et tantes.

Jeanne Suzanne Jamin, 1844-1931, mère d'Arsène Lehoux et arrière-arrière-arrière-grand-mère - Photographie familiale

Les plus perspicaces auront peut-être noté la similitude entre cette photographie et l'un des cinq portraits du début de l'article : il s'agit en réalité de la même ancêtre photographiée trente à quarante ans plus tôt. Je vous souhaite une excellente journée à tous en espérant avoir remémoré cette vieille France oubliée, et vous laisse avec la lettre dont je vous parlais, écrite par Madeleine Lehoux à sa mère, à propos du Marché de la Purallée.

Lettre écrite par Madeleine Lehoux à sa mère - 2 novembre 1919
Transcription : "Neuillé le 2 novembre 1919. Chère Maman, Il ne fait pas beau aujourd'hui, nous avons de la neige aussi cela nous soucie bien pour aller à Beaumont demain. J'espère que Robert est avec vous de ce moment-ci. Quant à moi je ne m'ennuie pas pendant que grand-mère, l'oncle et la tante se chauffent, je fais ma petite correspondance tu comprends qu'ils faut que j'envoie une carte aux copines. Nous avons été à la Purallée aujourd'hui et nous avons rapporté 12 fromages à 0.60 et 4 à 0.50. Nous revenons ce soir chez tonton Coste car c'est lui qui nous mène à Beaumont. M. Barré il ne peut pas. Mme Coste vous a trouvé 4 livres de beurre à 6.25. Alors c'est entendu nous arrivons mardi vers 3h de l'après-midi. L'oncle et la tante Sylvine vous embrassent bien. Je termine en t'embrassant bien fort ainsi que Papa, Robert et Suzanne et à bientôt. Votre fille et soeur qui vous aime. Mad."

samedi 15 décembre 2018

Rendez-vous ancestral : Pétronille Bonnet, une vie au bord de la Méditerranée

Alors que j'envisageais sereinement la fin de l'année, un virus grippal bien déplaisant et une montagne si ce n'est une avalanche de travail et de dissertations, auxquels s'ajoute le contexte peu ragoûtant de l'actuelle France que je ne commenterai pas davantage même si une telle violence de toutes parts dans ce qui fut le berceau des Lettres me navre, j'ai décidé de prendre un peu de recul, d'en revenir à mes passions. Car oui, dans cette société oppressante, il devient vital de s'accorder un peu de temps pour faire ce que l'on aime et j'éprouve le besoin d'écrire, d'écrire quelque chose d'intéressant à mes yeux, un texte qui n'a rien de scolaire et tout de magique, riche en saveurs et en couleurs. J'ai manqué plusieurs rendez-vous ancestraux - pour rappel, ce défi consiste à mêler romanesque et généalogie, une idée de génie ! - qui ont lieu le troisième samedi de chaque mois. Et celui-ci, je ne voulais en aucun cas le laisser passer. Pour être honnête, bien que les sujets ne manquent pas, j'ai peiné à en choisir un qui m'inspire suffisamment. J'hésitais à vous raconter les souvenirs de mon arrière-arrière-grand-père Arsène Lehoux, immortalisés dans une interview peu de temps avant son centenaire, à broder sur l'éventuel quotidien d'une ancêtre lointaine qui vécut à Saint-Germain-en-Laye au temps de la cour, mais finalement, je me suis laissé guider par la musique. Aussi étonnant que cela puisse paraître, je vois en la musique une sorte de fleuve qui berce notre imagination telle une paisible barque voguant vers un océan d'imaginaire. C'est ainsi qu'en écoutant Dalida, de loin l'artiste que je préfère, j'ai repensé à mon grand-père maternel, décédé en août 2017, qui l'adorait lui aussi, et j'ai décidé de consacrer ce rendez-vous à mes ancêtres maternels, dont je me sens proche car ils vécurent comme moi dans cette belle région méditerranéenne, le Languedoc-Roussillon. Je vous propose cette fois une escapade qui nous emmènera jusqu'aux rives de Mare Nostrum, car je ne pourrais évoquer ma famille maternelle sans la Méditerranée, ces deux thèmes étant indissociables. Nous mettons le cap sur Sète, où vécut plus de cinquante ans Pétronille Bonnet, mon arrière-arrière-arrière-grande-tante. Et je vais pour cette occasion m'essayer pour la première fois à une forme d'écriture que je viens d'imaginer, une sorte de journal intime, mêlant faits imaginaires et généalogiques, que Pétronille aurait pu tenir, cependant entrecoupé de mes propres mots. Une rencontre plus littéraire que physique, mais pourquoi ne pas tenter ce rendez-vous en Méditerranée ?

Vue de Cette [Sète], Hérault - J.J.B. Laurens - Lavis à l'encre - XIXe siècle - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN

~ Année 1858 ~

Languis ques pere !

Y aller ou non ? Boudu, quelle question ! Partir de ma campagne audoise reculée, ne plus voir les monts pyrénéens mais des bateaux aller et venir... Ici il n'y a bien que les cigales pour se faire entendre, mais là-bas... Té ! Je ne sais quel cousin ou parent, quelqu'un de bien, de la famille, nous écrivait que la Provence était fort belle, qu'elle avait le ciel bleu du sud, mais qu'il regrettait notre province, parce qu'ici, notre ciel était plus bleu encore ! Mais point d'autre destin pour moi, à Puivert, que d'épouser un voisin du coin, point d'autre tâche à part reprendre la ferme de Pépé et de Mémé... Justin, mon frère, l'un de mes frères car nous sommes tant dans la famille, me confiait qu'à Sète, qui est faut-il bien l'admettre, plus proche et plus voisine que la Provence, on cherchait en nombre de jeunes cuisinières. Et c'est que je cuisine certainement mieux que je ne jardine... Et puis voyager, un peu, pour mes vingt ans... J'hésite... Partir si loin des miens... Mais... "Languis que pere" me sifflait l'oisillon qui se dorait au soleil. Languis ques pere...

Pétronille Bonnet naquit à Puivert, aux confins de l'Aude, de l'Ariège et des Pyrénées-Orientales, en mai 1838. Seule fille de Volusien Boulzia Bonnet de Magdeleine Boulbès, agriculteurs enracinés dans leurs terres natales, elle vécut une enfance simple entourée de ses quatre frères - dont le dernier, Jean, est le grand-père de Marie-Vincentine Bonnet, épouse Bourrel, mon arrière-grand-mère-, de sa grand-mère Anne Cassagnaud et de ses cousins Rey. Entre les étés chauds et champêtres et les rigoureux hivers montagnards propres à cette région perdue au sud du Sud de la France, Pétronille n'entrevoyait sans doute guère de perspectives d'avenir autres que celles de ses amies, à savoir épouser une connaissance des environs, connue depuis toujours par la famille. Si cette coutume se retrouvait dans toutes les provinces et même en ville, sa résonance s'amplifiait fortement au beau milieu du Kercorb, terre privilégiée cependant quelque peu étroite de moeurs. Pétronille rêvait d'ouverture et tout ne lui paraissait qu'enclave. Une enclave magnifique, subtil mélange d'airs méditerranéens et pyrénéens, plus espagnole que française, mais une enclave, une enclave avec ses défauts. Une terre de refuge, de repli, unique mais immuable. "Il s'ennuie, celui qui attend". Inévitablement, cette phrase se répétait en son esprit tel le carillon des cloches. Même l'oiseau la lui chantait non sans un certain enjouement : Languis ques pere ! Il était temps ! Pétronille se résolut à partir ne serait-ce qu'un temps en ville, découvrir l'azur de la Méditerranée, cette mer qui était l'histoire des peuples de sa région, une histoire, comme la plupart de ses voisins, qu'elle méconnaissait, mais dont elle était fille et héritière.  Elle convainquit non sans difficulté son père Volusien Boulzia - le premier prénom rappellerait un passé romain, le second une racine à consonance plus ou mois arabo-berbère - puis sa mère qui fut contrainte de consentir à ce désir d'évasion qu'elle avait peut-être elle-même éprouvé dans sa jeunesse. Pétronille partit ainsi pour Sète...

Groupe de navires. Sète. Méditerranée - Gustave Le Gray - Photographies Marines - 1857 - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN

~ Juillet 1859 -

Dos montagnies se rencontron pas si fan ben dos persones !
 
Que de hasards dans ce joli port ! Pépé et Mémé s'accommodent de quelques visites quand c'est possible, les caminos ne sont pas bien praticables. Mais que de hasards ici ! Pensez-vous que, quelques mois plus tôt, un homme m'a courtisé. Alors, il m'explique qu'il s'appelle Jean-Baptiste Caux, qu'il est de Fougax-et-Barrineuf du Pays d'Olmes voisin de ma campagne ! J'en fus toute espantée ! Que de hasards ! Il me sortit cette belle phrase : "Dos montagnies se rencontron pas si fan ben dos persones" ! Que c'était bien vrai ! Je lui répondis que les montagnes nous séparaient mais que la mer, ici, nous réunissait ! Dos montagnies se rencontron pas si fan ben dos persones...

A la fin du mois de juin 1859, Pétronille Bonnet, devenue comme elle le souhaitait cuisinière à Sète, n'épouse pas, contrairement à ce que nous aurions pu croire, un véritable étranger. Jean-Baptiste Caux, originaire de Fougax-et-Barrineuf, village de montagnards à la limite de l'Ariège, perdu dans une vallée derrière Bélesta, est issu d'une famille appartenant au cercle des proches de la famille Bonnet et dont on retrouve des membres directement apparentés jusqu'à la génération de mon grand-père. Et même si l'éventualité d'une homonymie est possible, il s'avère que les familles du Kercorb sont plus ou moins toutes apparentées les unes aux autres. "Deux montagnes ne peuvent se rencontrer, mais deux personnes, si". Quoique l'on puisse interpréter de plusieurs manières ce proverbe, je trouve qu'il se prête fort bien à la situation. Pétronille et Jean-Baptiste emménagèrent dans une petite maison d'une ruelle de Sète. Il ne fait aucun doute que la famille ne roulait pas sur l'or à ce moment là, mais rappelons-nous du proverbe ancestral : "Argent non es que aygue". L'argent n'est que de l'eau. J'aurais rajouté "salée", car plus on en boit plus on a soif... Au fil de mes recherches, j'ai constaté que bien souvent les habitants de la Méditerranée, et davantage encore dans les ports, sont plutôt pauvres, à l'exception d'une certaine diaspora. Il s'agit là de l'une des plus grandes différences entre mes ancêtres paternels parisiens et mes ancêtres maternels  méditerranéens - même si cela est à nuancer -, et de cette différence résulte un autre angle pour aborder les recherches généalogiques, celui de la richesse culturelle, historique, ethnique, linguistique et folklorique des méditerranéens, un héritage qu'ils perpétuent tout en l'ignorant. Enfin bref, ne nous perdons pas dans les limbes d'une réflexion soudaine, et revenons-en au journal de Pétronille.
 
Mer Méditerranée, Cette [Sète] - Gustave Le Gray - Photographies Marines - 1857 - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN

~ Février 1912 ~

Se jouynesse sabie et vieillesse poudie jamay ben non manquaray !

Que le temps est passé ! Les années se sont accumulées comme les grains de sable de la playa, un jour la mer, notre mère, les reprendra et les emmènera sur une autre de ses rives... Mon fils, Théodore, va se marier, enfin ! C'est qu'il a cinquante ans déjà ! Il travaillait tellement, mais notre vie est meilleure maintenant. Il y a bientôt soixante ans que je suis partie de mon Kercorb natal, j'ai vu ce port s'agrandir, j'ai vu et entendu tant de choses. Mais au final, je pense que rien n'a changé : la douceur de l'air, le soleil chaud et réconfortant, le ciel bleu - mais il était plus bleu, oui, dans mon Kercorb -, la mélodieuse caresse des vagues, ces horizons lointains, ces ports d'en-face dont on voit s'esquisser les phares et les murailles, les bateaux qui partent ou reviennent. Je trouve bien drôle, maintenant, d'avoir des parents un peu partout, à Toulon, vers Marseille, à Nice, même à Sète où des neveux et nièces ont rejoint notre famille, et maintenant en Italie ! Mon fils va épouser une italienne, enfin, une moitié-italienne. Elle est encore en âge d'avoir des enfants, j'espère qu'ils en auront ! Quand je repense à ma jeunesse... Se jouynesse sabie et vieillesse poudie jamay ben non manquaray... Se jouynesse sabie et vieillesse poudie jamay ben non manquaray !

En 1912, Pétronille Bonnet vit toujours dans le vieux Sète avec son mari Jean-Baptiste Caux. Tous deux sont propriétaires. Leur fils, apparemment unique, Théodore, est déjà âgé de cinquante ans. Après avoir été caporal d'infanterie de marine et moniteur de gymnastique à Toulon, il rachète une boulangerie dans le centre-ville. Alors que ses parents approchent des quatre-vingts ans, il épouse une certaine Pauline Cristofani, dont le père, Barthélémy, est un entrepreneur originaire de Lucques en Toscane, et la mère, Delphine Estournet, languedocienne. Âgée de quarante ans, Pauline Cristofani est déjà mère d'une fille, Denise Ferrari, née d'un premier mariage avec un corse de Morosaglia, un village du Cismonte en Haute-Corse - Cismonte signifiant "En-deçà-des-Monts" -. Le destin de toute cette famille m'est inconnu par la suite, mis à part le fait que Denise Ferrari est morte à Antibes en 1968. Celui de Pétronille Bonnet, grande-tante de mon arrière-grand-mère Marie-Vincentine Bonnet, se perd également dans les sables du temps, que la Méditerranée a sans doute repris et emmenés dans son Histoire. Le souvenir des cousins de Sète perdura cependant, ma mère en entendit parler dès son enfance, mon grand-père y faisait référence également.

La Mer Méditerranée [...] - Sr. Sanson et H. Jaillot (Paris) - Carte - 1685 - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN
Ces quelques grains de sable romancés de la vie de Pétronille Bonnet, mon arrière-arrière-arrière-grande-tante qui partit du Kercorb à l'âge de vingt ans, au beau milieu du XIXe siècle, pour s'installer à Sète où elle vécut plus de cinquante ans par la suite, m'ont permis de m'essayer, comme je vous en faisais part, à un mélange de styles d'écriture : à la fois romanesque, journal, généalogie et étude de moeurs. Ce mélange épicé m'a bien plu et je pense en proposer d'autres dans le même style lors de futurs rendez-vous ancestraux, d'autant que les ports méditerranéens ne manquent pas dans ma famille maternelle dont les membres ont pour certains vécu, outre en Languedoc, en Provence, en Algérie, en Espagne, ou au Maroc ; on croise aussi Tripoli dans ma famille paternelle - au moins par trois branches d'ailleurs -. J'ai volontairement choisi, pour le moment, de ne pas raconter la vie de Pétronille Bonnet, qui fut cuisinière de nombreuses années durant, certes à cause d'un manque de renseignements, mais aussi pour garder la part de mystère qui entoure son destin.
 
Familles Bonnet, Boulbès, Caux et Cristofani - Recherches personnelles et archives familiales
Les proverbes languedociens cités dans ce rendez-vous ancestral littéraire proviennent d'une petite merveille que j'ai chinée dans une brocante à Toulouse en juin dernier - je pense en avoir parlé sur Twitter d'ailleurs - intitulée Proverbes du Languedoc de Anne de Rulman. Le hasard a voulu que les anciens propriétaires de ce livre habitent justement près de Fougax-et-Barrineuf, tout semble lié et je devais forcément trouver ce livre un jour. Il regorge littéralement de proverbes tous aussi originaux les uns que les autres, parfois difficiles à comprendre ou à interpréter, aussi j'espère ne pas en avoir erroné les sens dans cet article. Le joli tableau que vous voyez et qui se trouve juste à l'entrée de ma chambre est celui de mon arrière-grand-mère Marie-Vincentine Bonnet, petite-nièce de Pétronille, réalisé par ma mère qui est donc sa petite-fille. Je vous propose de terminer ce rendez-vous avec des sonorités de la Méditerranée et ces douces chansons de Dalida qui m'ont bercé tout au long de ce passionnant exercice d'écriture. Je vous souhaite une radieuse journée !