samedi 15 septembre 2018

Rendez-vous ancestral à la Belle Époque : rencontre avec Valentine Trevet - Première partie

Notre rendez-vous ancestral nous mène cette fois-ci à la rencontre de Valentine Alexandrine Trevet, future épouse Lehoux. Alors que s'écoulent paisiblement les dernières années du XIXe siècle, celle qui est la moins inconnue de mes arrière-arrière-grands-mères, âgée de dix-sept ans en 1894, s'adonne à la lecture et à la poésie, dans un cadre champêtre aux airs de Belle Époque. Partons pour cette douce France d'antan dont la seule évocation suffit à me faire rêvasser...

Quelque part aux confins de l'Anjou, 1894...

Une sorte de joie s'écoulait paisiblement de cette petite mare verdâtre que j'apercevais entre les barres du majestueux portail, lui aussi vert, mais sombre, plus imposant. J'entrevoyais les beaux arbustes, les meubles charmants et la sérénité qui émanait des lieux. Les oiseaux accueillaient jovialement de leur chant les quelques cousins, tantes et oncles invités par les propriétaires de la demeure, dominant les bords de la rivière. Au loin, quelques forêts, la bourgade, la filature et les usines. L'horizon d'une famille pour qui les dernières décennies du XIXe siècle semblent avoir été un long fleuve tranquille...

La veille, mon trajet en train depuis la capitale m'avait permis de rencontrer deux des invités de la famille Trevet et d'engager la conversation avec eux, un dialogue qui s'était fort bien déroulé grâce aux connaissances acquises lors des nombreuses lectures que j'ai pu faire de la presse de ces années-là. Ces quelques heures de trajet partagées dans le train furent si divertissantes que mes deux interlocuteurs parisiens, un certain M. Henry Le Breton et l'une de ses cousines, Mme Delafosse, me proposèrent de les accompagner au repas organisé par leurs proches parents, Alfred Trevet et Alexandrine Le Breton - mes ancêtres directs -. Je n'aurais pas imaginé pouvoir me faire inviter si facilement, mais il semblait y avoir une sorte de lien, quelque chose de similaire avec ces ancêtres et cousins du XIXe siècle. Un voiturier nous conduisit ensuite jusqu'à la demeure des Trevet, aux limites de l'Anjou...

Chevaux anglo-normands Calèche vis-à-vis - Estampe - Albert Adam - XIXe siècle - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN
Je contemplais cette belle bâtisse dont l'apparence me rappelait quelque peu le style haussmannien que j'affectionnais tant, le charme des campagnes provinciales en prime. Des fleurs débordaient de cet havre de paix et leurs parfums s'harmonisaient. M. Jules Le Breton, frère d'Henry, fit sonner la clochette pour avertir les hôtes de leur arrivée. Une femme assez grande, la quarantaine, les cheveux lissés et vêtue d'une impressionnante robe nous ouvrit. Je devinais, à son regard empreint d'un délicat mélange de mélancolie et de bienveillance, qu'il s'agissait d'Alexandrine Le Breton, mon arrière-arrière-arrière-grand-mère.
-Ma cousine, quelle joie de vous revoir après tout ce temps ! s'écria Mme Delafosse, de son vrai nom Aimée Azelma Auber.
-Ma chère, c'est en effet un bonheur de vous retrouver ici, et en si bonne compagnie ! lui répondit-elle avec un sourire lumineux.
Alexandrine salua les autres invités : ses deux frères Jules et Henry, Albert, fils de Mme Delafosse et artiste dramatique en herbe, ainsi que sa belle-soeur Mme Dujardin, née Julie Trevet, accompagnée de sa jeune petite-fille Marthe Mutel. Il ne restait dès lors plus que moi et je fus présenté par Mme Delafosse :
-Ce jeune homme que nous avons rencontré lors de ce long trajet nous a été d'une compagnie fort sympathique. Aussi, désireux d'approfondir ses connaissances en histoire sur votre belle région, nous lui avons proposé de nous accompagner, si vous n'y voyez, je l'espère, aucun inconvénient.
Alexandrine me regarda, avec cette gentillesse qui la caractérisait déjà sur les photographies que je connaissais d'elle, et accepta : Ma foi, pourquoi refuserais-je ? Et puis, ma chère cousine, j'ai en vous et votre avis une entière confiance. Il y a suffisamment de pièces ici pour nous loger tous convenablement.
Elle se tourna ensuite vers moi : Jeune homme, me feriez-vous le plaisir d'accepter cette invitation ? Aussi, pourriez-vous, puisque si je ne m'abuse l'histoire vous passionne, nous parler quelque peu de cette discipline ?

Petit salon - Lithographie - Benoît Ph. - 1872 - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN
Nous entrâmes alors dans le vaste jardin... Un lieu hors du temps, d'une gaieté saisissante et d'une naturelle élégance. De part et d'autre, divers arbres fruitiers avoisinaient de somptueux rosiers, et, aux quatre coins de l'allée pavée qui menait à la demeure des Trevet, quelques petites chaises boisées étaient installées pour lire à l'ombre. Au loin résonnait la mélodie d'une vivifiante fontaine qui était cachée par de plus grands arbres. Des papillons, des hérissons et un écureuil peuplaient les lieux. Tout était propre et bien ordonné. L'ensemble était sublimé par une musique fort agréable qui émanait du salon dont la fenêtre était ouverte. On jouait du piano. Cette fin de XIXe siècle me paraissait être une époque absolument ravissante. Alexandrine ouvrit la majestueuse porte d'entrée, nous pénétrâmes cette fois dans le hall, face à un bel escalier, à la droite duquel une porte menait à la verrière. Nous allâmes à gauche, vers une porte aussi imposante que la précédente qui conduisait à un vaste salon. En entrant, je découvris une pièce spacieuse et j'avais l'impression de baigner dans une ambiance parfaite, presque artistique. Les fenêtres apportaient une lumière soyeuse, les rideaux et la tapisserie une ambiance chaleureuse. Une galerie de photographies encadrées décorait les murs. Ces portraits étaient ceux de plusieurs membres des familles Trevet et Le Breton, des êtres chers qui semblaient nous regarder avec bienveillance depuis une époque déjà lointaine. Je m'attardai sur deux d'entre eux, assemblés, que je reconnus ensuite. Alexandrine me confia qu'il s'agissait de ses parents, qu'ils lui manquaient et que ces portraits dataient de la génération précédente. Le souvenir des ancêtres revêtait visiblement une importance particulière en ce temps-là... Une grande table dominait le fond de la pièce, face à un miroir quelque peu majestueux.

Les époux Le Breton, parents d'Alexandrine, de Jules et d'Henry Le Breton- XIXe siècle - Photographies familiales
Je venais tout juste de remarquer mon arrière-arrière-grand-mère, Valentine Trevet, alors âgée de seize ans. Elle jouait justement du piano et s'arrêta pour saluer les invités, et parut fort joyeuse de revoir sa petite-cousine, Marthe Mutel, et son cousin, Albert Delafosse. Tous trois étaient à peu près du même âge. Valentine me paraissait être d'une grande intelligence, quelque peu timide et rêveuse. De taille assez grande et élancée, elle portait une longue robe amarante ornée de blanches fleurs et se terminant par de délicates manches en dentelle. Elle m'adressa quelques mots en souriant timidement :
-Monsieur, j'espère que ce morceau que je répète et pour lequel je m'entraîne tant vous aura plu.
-Assurément, je vois en vous les qualités d'une artiste. Et votre morceau s'accorde fort bien avec l'harmonie des jardins.
Elle parut heureuse et me remercia. Valentine semblait sereine et épanouie en cette fin de XIXe siècle. Elle ignorait encore tous les tourments qui l'attendaient au XXe... Il en était sans doute de même pour les autres personnes présentes en cette belle journée de l'an 1894. Mme Dujardin, qui raffolait apparemment de la gastronomie française, demanda, curieuse, à sa cousine, quels seraient les plats du jour, ce qui ne manqua pas de faire rire Henry et Jules Le Breton, les deux frères d'Alexandrine. Ayant lu de nombreuses recettes de la France d'autrefois, je ne pouvais que me réjouir du repas qui s'annonçait.
-Voyons-voir ce que le traiteur nous propose : en entrées, nous avons un potage corsaire, du mouton aux marrons et une soupe aux légumes. Pour les plats, nous dégusterons palais de boeuf à la lyonnaise, salmis de perdreaux à l'Armagnac et pommes sautées au beurre. En ce qui concerne les desserts - Marthe se mit à sourire - seriez-vous tentés par des charlottes à la confiture, des meringues à la crème et un délicieux Saint-Honoré ?

Valentine Alexandrine Trevet - 1895 - Photographies familiales
Toutes ces personnes paraissaient si heureuses alors que s'écoulait paisiblement la dernière décennie du XIXe siècle. Un repas joyeux comme il dut il en y avoir d'autres se préparait. J'y étais, je ne sais par quelle chance, invité. Ces gens qui étaient mes ancêtres m'avaient ouvert les portes de leur belle demeure, un lieu agréable, fleuri et reposant. Toutefois, l'idée de converser avec des personnes dont les destins, les dates de décès et l'avenir m'étaient connus ne me paraissait pas envisageable. Avais-je le droit de m'immiscer dans la vie de mes ancêtres, à la manière d'un narrateur omniscient ? Comment aurais-je pu, en sachant pertinemment que le XXe siècle réserverait à Valentine Trevet de dures épreuves, la mort de ses parents et une guerre, lui parler comme si de rien n'était, alors qu'elle s'adonnait à ces passions littéraires et musicales ? Les invités se racontaient les dernières nouvelles, heureux de se revoir. Je devais m'éclipser avant que le repas ne commence. J'avais pris soin d'apporter avec moi quelques vieilles feuilles, une plume et un peu d'encre pour laisser un mot, comme je le fis lors d'un autre rendez-vous avec mes ancêtres maternels. J'écrivis ces quelques lignes : Chers amis, je vous remercie sincèrement pour votre accueil et votre invitation. J'aurais volontiers accepté de me joindre à vous pour ce repas, mais quelques affaires urgentes m'attendent un peu plus loin. Valentine, je ne peux que vous encourager à continuer la musique. Aussi je n'oublierai pas de sitôt ces belles rencontres. Il se pourrait bien que je repasse un jour. Je repartis discrètement, me retournant une dernière fois sur ces paisibles jardins. J'eus comme l'envie de m'y assoir et d'y rester lire, profiter de cette douce Belle Époque, mais je ne pouvais malheureusement pas rester dans un siècle qui n'était pas le mien et qui de toute façon s'achevait pour laisser place aux tragédies du suivant. Une fois sorti de la demeure de mes ancêtres, je sentis comme une brise de nostalgie passer. Le portail ne se referma pas totalement, et resta entrouvert, comme pour me signifier que j'étais le bienvenu en ces lieux du passé, disparus aujourd'hui. Aujourd'hui. Ce mot avait-il réellement un sens ? Quelque part, une partie de mon âme n'avait pas quitté cette demeure, ces jardins et leur paisibilité. Le piano résonnait de nouveau. Je m'étais juré d'y revenir un jour... 

Jardin anglais - Eugène Cicéri - XIXe siècle - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN - Bibliothèque de Strasbourg
Ce rendez-vous ancestral, que j'ai écrit en écoutant Saint-Saëns et Fauré, m'a permis d'imaginer certes de manière un peu idéalisée ce qui semble avoir été le paisible quotidien de mes ancêtres au cours de la Belle Époque. Les protagonistes de ce récit ont tous bel et bien existé : Henry et Jules Le Breton étaient les frères - restés célibataires à Paris - d'Alexandrine Le Breton. Ils avaient pour cousine Mme Delafosse, née Aimée Azelma Auber et fille d'Eulalie Le Breton, tante d'Alexandrine. Albert Delafosse était quant à lui le fils d'Aimée, et ainsi le cousin de Valentine et de Lucien Trevet. Il devient bel et bien artiste dramatique dans les années qui suivent. Sa mère et lui ont emménagé à Paris vraisemblablement à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe. Mme Dujardin, née Julie Trevet, était la soeur ainée d'Alfred Trevet, mari d'Alexandrine. Elle vivait dans les Yvelines. Marthe Mutel, fille d'Augustine Dujardin et petite-fille de Julie, resta proche de Valentine et de Lucien Trevet, au moins pour la décennie qui suivit. Ces personnes se sont a priori toutes connues, sans doute dans d'autres circonstances que celles choisies pour ce récit. Si certains éléments sont le fruit de mon imagination - je n'ai jamais pu visiter l'intérieur de la maison de la famille Trevet, si tant est qu'elle existe encore de nos jours -, je me suis tout de même efforcé de me rapprocher de la réalité. Les recettes proviennent de journaux des années 1880-1895 vendus dans les Yvelines. J'ai imaginé les jardins, le portail et le mobilier à partir de ce que laisse entrevoir une photo de la famille Trevet datée de 1894 et réalisée à domicile. S'il est certain que Valentine s'adonnait aux lettres, à la poésie et à la lecture comme en témoigne un objet généalogiquement fort précieux qui nous est parvenu, rien ne certifie qu'elle pratiquait la musique, si ce n'est que son futur mari Arsène Lehoux, ainsi que d'autres membres de cette famille dont mon grand-père Jacques Lehoux - qui était son petit-fils - en ont fait. Je donnerai à coup sûr une suite à ce rendez-vous, pour vous présenter Alfred et Lucien Trevet, père et frère de Valentine, ainsi que d'autres photos et documents me tenant particulièrement à coeur.
 
Parenté des protagonistes de ce récit - Archives personnelles à partir de recherches et de mon arbre généalogique
Il s'agit de ma troisième participation au rendez-vous ancestral, exercice mêlant écriture, fiction, généalogie, histoire, imagination... Un mélange d'histoire et d'écriture teinté de romanesque que j'affectionne particulièrement même si je n'ai pas forcément le temps d'y prendre part chaque troisième samedi du mois. Mes deux autres participations m'ont bien plu également. La première se déroule au cours de l'été 1905, dans le Sud, à la rencontre de mes ancêtres maternels. La seconde nous a permis d'embarquer à bord d'un bateau de pirates au Havre en 1816 et nous a fait découvrir la vie à bord d'un navire de l'époque. Je vous invite, pour les lire, à suivre ces liens : Un jour d'été à Rivel et Larguez les amarres. Je vous souhaite à toutes et à tous un excellent samedi. A bientôt !


vendredi 7 septembre 2018

De quels maux souffraient nos ancêtres au quotidien ?

L'article consacré à l'exploration des archives religieuses et de récentes lectures de la presse ancienne m'ont conduit à approfondir un élément essentiel pour mieux cerner la vie de nos ancêtres, à savoir la santé. Si les archives religieuses nous ont précédemment apporté quelques réponses quant aux éventuels maux dont trépassaient les anciens, le sujet reste pour autant vaste, flou et, à mes yeux, presque inexploré. Quelles ont été les éventuelles causes de décès de mes ancêtres, de leurs proches et de leurs voisins ? De quels maux souffraient-ils au quotidien ?

Cela devient une habitude maintenant, j'ai quelque peu surchargé mon planning de publication sur ce journal, à tel point que je me suis lassé de la généalogie ces dernières semaines, et que je n'ai finalement rien publié. Et pourtant, les sujets ne manquaient pas : entre le troisième épisode de la chronique chalabroise, les familles Cordier de la Houssaye et de Fiennes de la Planche que je voulais vous présenter après en avoir brièvement parlé au printemps, et les péripéties de lointains oncles maternels installés il y a deux siècles dans plusieurs villes d'Algérie, les sources d'inspiration étaient diverses et variées pour cet été. Malheureusement, ma plume semble avoir pris quelques congés. Peut-être l'ai-je oubliée en Andalousie ? Alors que l'écriture est, d'ordinaire, quelque chose venant de manière assez naturelle chez moi, je n'ai pas réussi à sortir la moindre ligne de tout le mois d'août, à l'exception de quelques pages désordonnées qui préfigurent une nouvelle rubrique, dont je vous parlerai plus tard. Et c'est bizarrement à cinq semaines de la rentrée - oui, c'est bel et bien la première fois de ma vie scolaire que je reprends les études en octobre... une absurdité... -, que ma plume semble revenir. Comme si un quelconque vent pré-automnal la ramenait peu à peu vers moi... Généalogiquement parlant, je n'ai pourtant pas chômé et de nouvelles découvertes parfois surprenantes ont eu lieu - elles restent à éclaircir et à approfondir -. La lecture de la presse ancienne, de ses vieilles pages fragiles, jaunies par le temps et qui par milliers témoignent d'un passé aujourd'hui quasi-oublié, m'a permis de cerner quelques possibles aspects de la vie quotidienne de mes ancêtres au XIXe siècle, plus particulièrement de ceux ayant vécu entre 1850 et 1900. J'en suis dès lors venu à me poser cette brève question, à laquelle il est pourtant aussi hasardeux qu'ardu de répondre : De quels maux souffraient mes ancêtres ? Et si tant est qu'ils puissent être déterminés, ce qui en soi n'est déjà pas simple, peut-on les généraliser à l'ensemble de la population de l'époque ?

Descendance de Modeste Trevet et de Juliette Troche sur deux générations - Recherches personnelles et archives familiales
Dans un premier temps, j'ai décidé, si vous me passez l'expression, de commencer par la facilité, d'emprunter la piste la plus avenante, celle où les indices tombent comme les feuilles d'un arbre le font au cours de l'automne. Des indices que je me suis empressé de recueillir. Cette piste est celle d'un certain Jules Mari, neveu par sa mère d'Alfred Trevet qui est le grand-père maternel de Robert Lehoux, mon arrière-grand-père. Autrement dit, Jules Mari est le cousin de Valentine Trevet, mon arrière-arrière grand-mère. Tous deux ont pour grand-mère Juliette Troche, dont les ancêtres ont été au centre de la précédente chronique. Les liens de parenté sont toujours aussi simples à expliquer... Jules Mari est né en novembre 1878, la même année que son cousin Lucien Trevet. J'ignore d'ailleurs si Valentine et Lucien l'ont connu dans leur enfance même si cela est fort probable. Jules Mari est à ma connaissance le seul fils de Jules Mari - homonymie, quand tu nous tiens ! - fabricant de carrosses, et de Zoé Trevet, soeur cadette d'Alfred et dernière des cinq enfants de Modeste Trevet et de Juliette Troche. Bien que n'ayant aucune preuve concrète, je pense ne pas me tromper en supposant que l'enfance de Jules Mari a été similaire à celle de ses cousins, matériellement gâtés. En somme, des conditions de vie qui pour l'époque étaient plus que correctes. Et c'est pourtant bien le 2 juillet 1899 à Rouen que j'ai la triste surprise de constater le décès de Jules Mari, âgé d'à peine vingt-et-un ans. Si un mal passager a pu l'emporter, je ne peux m'empêcher d'entrevoir là une éventuelle maladie de longue durée, peut-être depuis sa naissance. Est-il possible d'en apprendre davantage ?

Extrait du matricule militaire de Jules Mari - Rouen nord - 1898 - 1R3051 - Archives de la Seine-Maritime
Par chance, les matricules militaires fournissent quelquefois des renseignements précis, inattendus, parfois même inespérés, jusqu'à répondre partiellement à une question. Jules Mari a ainsi été exempté, à peine quelques mois avant son décès, de service militaire sur décision du Conseil. Et ce pour cause d'affection cardiaque. Ces décisions étaient en règle générale plus qu'objectives. La gravité de ses problèmes cardiaques devait être suffisamment importante pour empêcher Jules Mari d'effectuer correctement son service militaire. Pour l'anecdote, j'ai en premier lieu retrouvé la trace de son décès dans les tables décennales de l'état-civil de Rouen puis une mention rajoutée dans le matricule militaire m'a confirmé la date en question. Or, il m'a été impossible de consulter l'acte de décès en raison d'un possible manque dans les archives numérisées de la ville de Rouen pour l'année 1899 - je ne trouve aucun registre de décès pour la période allant du 22 février au 22 novembre - à moins qu'il ne s'agisse d'une étourderie de ma part. Au passage, cette situation prouve tout de même qu'il est possible de vérifier une date retrouvée dans les tables décennales sans pour autant avoir accès à l'acte recherché. Mais revenons-en à notre préoccupation initiale : ce pauvre Jules Mari souffrait de problèmes cardiaques à un âge relativement jeune. Le terme "affection" me paraissant aussi général que peu significatif, je décide de consulter les ouvrages de la merveilleuse Gallica - à laquelle, et pour une raison que j'ignore, je n'arrivais plus à accéder ces derniers jours - afin d'en savoir davantage et de pouvoir mettre une définition derrière cette maladie. La complexité du jargon médical ne m'a certainement pas aidé, et peu de résultats m'ont semblé concluants si ce n'est l'ouvrage intitulé Hygiène des maladies du coeur, écrit en 1899 par le Docteur Vaquez. En voici un extrait : " Si ces accidents ne sont pas exceptionnels chez les sujets indemnes de toute lésion cardiaque, combien seront-ils plus fréquents et plus graves chez les sujets atteints d'une affection valvulaire chronique, d'une altération quelconque du myocarde, en un mot d'une tare cardiaque qui favoriserait l'éclosion des accidents et en double les effets." Si déterminer de manière précise la nature de l'affection dont était atteint Jules Mari semble improbable, il est cependant tout à fait possible qu'il s'agisse de l'une des "tares" évoquées dans le précédent extrait.

Lien de parenté entre Alexandrine et Narcisse Le Breton - Recherches personnelles et archives familiales
Intéressons-nous brièvement à la famille d'Alexandrine Le Breton, grand-mère maternelle de mon arrière-grand-père Robert Lehoux, et plus précisément à l'un de ses cousins. Narcisse Le Breton, fils ainé de Marcel Le Breton, l'un des nombreux oncles et tantes d'Alexandrine, meurt au cours de l'automne 1865. En plus de m'apprendre que Narcisse est mort en Amérique Latine à l'âge vingt-cinq ans, ce qui en soi n'est déjà pas commun, l'acte indique pour une fois la cause du décès. Le jeune homme a succombé à une congestion cérébrale, autrement dit à un AVC. Je ne souhaite pour l'instant pas en dévoiler davantage à propos de ce Narcisse sur lequel je n'ai pas encore réellement enquêté. Voyons-voir si par chance d'autres ancêtres ne nous auraient pas laissé quelques indices quant aux circonstances de leurs décès ou même aux maladies dont ils auraient pu souffrir...

Mariage d'Octave Maxime Levêque et de Marie-Anne Aimée Clémence Flamant - 1863 - Archives de l'Aisne
A la fin de l'année 1863 est célébré le mariage entre Octave Maxime Levêque et Marie-Anne Flamant, aïeuls maternels de ma grand-père paternelle. L'acte indiquant leur union, ou plutôt les signatures apposées au bas de ce document, m'ont mené à un questionnement certainement peu commun. Lors de l'observation attentive des dernières lignes de cet acte, un détail presque anodin retient cette fois - alors que ce n'est pas le cas d'ordinaire - mon attention. Le troisième chapitre intitulé "Jeux de signatures" de la chronique consacrée la famille Troche, nous a montré l'importance des signatures, qui représentent à mes yeux de véritables mines d'or dispersées aux quatre coins des poussiéreux registres. Dans le cas présent, il est écrit que toutes les personnes présentes ont signé. Toutes, à l'exception de Marie-Florentine Roger et d'Anne-Catherine Mélin, mères des époux. Or, les femmes de cette famille ont en règle générale une instruction similaire et parfois même supérieure à celle de leurs époux. Une question se met alors à tourner peu à peu en boucle dans mon esprit : pourquoi n'ont-elles pas signé et pour quelles raisons ne savent-elles pas écrire leur nom ? Si la réponse la plus évidente semble être le manque ou l'absence d'instruction scolaire, je décide tout de même de chercher plus loin...

Recensement et liste nominative de la population - 1876 - Archives de l'Aisne 
Quelques jours plus tard, à force de farfouiner dans les moindres recoins des quelques archives accessibles en ligne, je tombe enfin sur un élément concluant, tout aussi digne d'intérêt qu'inattendu. Une nouvelle fois, les recensements de population et autres diverses listes, ou plutôt les anecdotes qui y sont parfois inscrites, vont me permettre de découvrir de précieux renseignements sur l'état de santé de deux de mes ancêtres. Treize ans ont passé depuis le précédent mariage. Anne-Catherine Mélin et son époux Louis Antoine Flamant, tous deux mes quinquisaïeuls - ce mot signifierait arrière-arrière-arrière-arrière-grands-parents - sont alors âgés de soixante-sept ans et n'exercent pas de profession particulière si ce n'est qu'ils sont propriétaires et vivent près de leur gendre. Pour autant, leur vie quotidienne me semble, à la lecture des trois mots de la dernière case, plutôt compliquée. Anne-Catherine Mélin, borgne, est presque aveugle. Son époux, infirme des deux jambes. S'il semble certain que Louis Antoine Flamant, qui pouvait se déplacer pour le mariage de sa fille, a vu sa santé se dégrader au fil de l'âge, il se peut que sa femme ait eu dès sa jeunesse des problèmes de vision, bien que le contraire ne soit évidemment pas inenvisageable. En somme, j'ignore si la mauvaise vue d'Anne-Catherine Mélin l'a empêchée de signer au mariage de sa fille en 1863 ou si sa santé oculaire s'est dégradée dans la décennie qui suivit. Cette double-découverte surprise montre tout de même l'utilité d'une observation des signatures et, en quelque sorte, d'une piste certes particulière à l'origine mais, par chance, plus que fructueuse. Généalogie rime souvent avec surprise !

Un aveugle - Estampe - Abraham Bosse (1602-1676) - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN
Finissons avec cette belle estampe provenant d'un recoin perdu le la BNF - cette bibliothèque est une véritable merveille - dont voici la transcription de la légende : "Faut-il pas avouer que je suis bien à plaindre, Et que dans les dangers qui m'obligent à craindre, Puisque j'ai ce malheur de vivre sans voir rien, Ma conduite dépend d'un bâton et d'un chien". Un document tout aussi émouvant que réaliste, et dont je n'aurais pas imaginé l'existence au XVIIe siècle. Anne-Catherine Mélin avait-elle également un chien pour l'épauler ? Et surtout, était-elle aveugle de naissance ? Une question qui restera a fortiori sans réponse, le temps étant passé par là. Au début de cet article, je m'interrogeais à propos de la nature même et de la validité des quelques exemples présentés ici. Jules Mari a succombé à une malformation cardiaque dont il souffrait a priori depuis sa naissance. Narcisse Le Breton, quant à lui, a été victime d'une congestion cérébrale alors qu'il se trouvait au Mexique. Le couple Flamant-Mélin, atteint d'infirmités certes moins graves, a sans doute vécu un quotidien pénible. J'ai la conviction que ces cas peuvent être probablement étendus à la société française de la seconde moitié du XIXe siècle. D'ailleurs, au moins deux des voisins de mes quinquisaïeuls Flamant-Mélin souffraient de maux similaires.

J'en profite pour vous parler brièvement des pages existantes sur ce journal. J'ai poursuivi, laborieusement, le relevé des anecdotes des recensements - ces mêmes anecdotes qui permettent d'en apprendre autant sur nos ancêtres et leur santé - certes partiel et long à réaliser mais fort instructif. Le premier relevé concerne une quinzaine de familles carcassonnaises du milieu du XIXe siècle. Si vous souhaitez découvrir d'autres enquêtes et chroniques en lien avec cet article, je vous invite à lire :
  •  Jeux de signatures : troisième épisode de la chronique consacrée à la famille Troche, au cours duquel j'ai retrouvé mes ancêtres grâce à leurs signatures, à Dieppe, au XVIIIe siècle ;
  •  Carcassonne, 1851 : début de l'enquête à partir des recensements et du projet des relevés, complémentaire avec cet article ;
  •  Archives religieuses : exploration des archives religieuses pour mieux cerner les maux dont trépassaient les anciens.
En ce qui concerne ce blog, même s'il m'arrive d'espacer les publications à certains moments, faute de temps ou d'inspiration, je compte bien évidemment le continuer. J'aimerais prendre le temps de participer au RDV ancestral, exercice que j'affectionne, et j'espère que la rentrée tardive me le permettra cette fois. L'été qui vient de s'achever a été l'occasion de revenir en Andalousie et de davantage découvrir cette région magnifique, poétique, historique et fascinante. Je vous laisse avec quelques photos de ce joli voyage... A bientôt !


Andalucía 2018 - Photographies personnelles ©

dimanche 8 juillet 2018

Généalogies chalabroises - Chapitre II : les meubles de Jeanne Saurine - Chalabre 1684-1714

Mon année universitaire s'est enfin terminée, a été validée et par chance sous le soleil !  J'ai hâte de lire les participations aux rendez-vous ancestraux du mois précédent auxquels je n'ai malheureusement pas pu prendre part même si j'aurais nettement préféré consacrer mon temps à ces exercices d'écriture passionnants plutôt qu'aux dissertations scolaires.   Si je suis quelque peu pris par l'organisation de mon prochain voyage en Andalousie - j'y retourne enfin après un an d'attente ! - dont je souhaite profiter pour visiter ou redécouvrir une nouvelle fois les sublimes joyaux andalous - Séville, Grenade, Jerez, Cádiz... ces noms sonnent déjà comme une ritournelle chaleureuse -  ce n'est pas pour autant que je chôme d'un point de vue généalogique. A vrai dire, je consacre pas mal d'heures, le soir et la nuit notamment, à mes actuelles recherches concernant les généalogies chalabroises. Souvenons-nous. Chalabre, ce singulier village perdu entre trois rivières aux confluences de l'Aude méditerranéenne et de l'Ariège pyrénéenne, où les familles semblent être toutes liées les unes aux autres, est le lieu de naissance de Pierre Bourrel, mon arrière grand-père maternel. Il y a une trentaine de jours déjà, nous avons suivi une piste sinueuse qui, nous menant de mon ancêtre Etienne Roussel (1777-1844) à Jean Rivals et Jeanne Saurine, deux chalabrois de la fin du XVIIe siècle, nous a fait découvrir quelques migrations fort intéressantes depuis le Gers, la Savoie et Rome jusqu'aux terres reculées du Kercorb.

Extrait d'un acte notarié entre Jeanne Saurine, Jean Rivals et Marie Vidal - 7 juillet 1692 - Relevés de F. Barby - Geneanet - LIEN
Il arrive parfois que je laisse le hasard décider de mes recherches, que j'ouvre un registre avec le désintéressement le plus total, sans anticiper la présence d'un quelconque document lié à mes ancêtres, ce qui me permet de découvrir nombre d'éléments à côté desquels je serais très certainement passé sinon, et même, justement, de tomber sur des actes concernant directement mes aïeuls sans avoir soupçonné leur existence. Il se trouve que l'adage ne se trompe point et que le hasard fait bien les choses : me voilà face à une nouvelle source, à savoir une reconnaissance de Jeanne Saurine, épouse de Jean Rivals. Le titre ne me paraissant que peu significatif de la nature de l'acte en lui-même, je me lance dans une lecture pour une fois rendue relativement simple par l'écriture très correcte de Rieurtort, le principal notaire chalabrois dont les liasses accessibles en ligne font mon bonheur quand j'arrive à les déchiffrer. Si seulement il existait des relevés de ce type dans d'autres régions, ma généalogie s'en trouverait plus qu'agrémentée.

Extrait d'un acte notarié entre Jeanne Saurine, Jean Rivals et Marie Vidal - 7 juillet 1692 - Relevés de F. Barby - Geneanet - LIEN
Lundi 7 juillet 1692. En cette journée qui n'a certainement d'estival que la date - l'été 1692 aurait été désastreux et la neige se serait invitée dès septembre un peu partout en Europe, paraît-il - Jean Rivals et Jeanne Saurine, mariés depuis novembre 1690 comme nous l'avons précédemment découvert, se rendent chez le notaire pour régler une affaire concernant la dot apportée par la dite Jeanne et sa mère, Marie Vidal, dont j'apprends par la même occasion l'identité dans l'extrait suivant : "Jean Rival[s] charron du dit Chalabre [...] lequel de son gré déclare avoir reçu de Marie Vidal sa belle-mère [...]" Plus intéressant encore, ces quelques lignes sont suivies d'une énumération des divers objets que Marie Vidal donne à son gendre, à savoir une couette, un coussin, des linceuls, une couverture de laine blanche un peu usée, un tour de lit décoré, des serviettes, des nappes, un chaudron de cuivre ainsi que d'autres bibelots dont les deux plus précieux sont une bague en or et une croix en argent. Il est par ailleurs fait mention du pacte de mariage dont découle cette reconnaissance et rédigé à l'automne 1690 par le même notaire.

Extrait du pacte de mariage entre les familles Rivals et Saurine - 29 octobre 1690 - Relevés de F. Barby - Geneanet - LIEN
Deux ans plus tôt, un pacte de plus de cent-quinze lignes établit les conditions du mariage de Jean Rivals et de Jeanne Saurine. Les premières lignes revêtent en général, pour ces documents, une importance généalogique non négligeable puisque des renseignements plus ou moins précis y sont donnés sur chacun des deux partis. Le titre peut également être annonciateur du contenu de l'acte ou du moins suggérer le rôle de certains membres de la famille. Ici il est écrit "Pacte de mariage de Rivals père et fils et de Vidal et Saurine mère et fille de Chalabre" , on peut dès lors tout à fait envisager que l'union ait été arrangée par le père de l'époux et la mère de l'épouse. Je vous ai précédemment fait part d'une intuition qui m'est venue à propos du père de Jean Rivals. Une intuition, un pressentiment suite à une lecture globale des registres chalabrois de la fin du Grand Siècle, selon lesquels Jean serait le fils de François Rivals et d'une certaine Blanche Lieusson ou Lieussou. Le pacte nous confirmerait-il cette hypothèse ?

Extrait du pacte de mariage entre les familles Rivals et Saurine - 29 octobre 1690 - Relevés de F. Barby - Geneanet - LIEN
Plus ou moins, disons qu'il tend à l'affermir notamment dans ce passage : "constitués en leurs personnes François et Jean Rivals père et fils maîtres-charrons du dit Chalabre d'une part". Cela me laisse plutôt optimiste. Le seul François Rivals que j'ai croisé a pour épouse Blanche Lieussou qui n'est certes pas mentionnée dans cet acte. Il me faudrait une preuve. Pour autant, je souhaite m'attarder sur un point relatif à ma conception personnelle de la généalogie dans laquelle une place importante est accordée à l'intuition. Je ne possède évidemment aucun don de voyance ou de divination, mais au fil des actes j'ai l'impression qu'il est plus facile, en tout cas pour moi, de partir d'une intuition générale, parfois même sur la structure entière d'une famille, pour ensuite évidemment la démontrer par les documents, que l'inverse. D'ailleurs, cette méthode me semble plus efficace pour relier les actes entre eux... Fin de la parenthèse méthodologique, à prendre davantage comme un ressenti personnel que comme une quelconque suggestion de conseil. Je suis curieux de connaître vos méthodes, il pourrait être tout aussi intéressant qu'instructif d'aborder sous cet angle la recherche généalogique.

Extrait du pacte de mariage entre les familles Rivals et Saurine - 29 octobre 1690 - Relevés de F. Barby - Geneanet - LIEN
Riche en renseignements non pas tant sur les Rivals mais surtout en ce qui concerne la famille Saurine, cet acte est une véritable porte d'entrée dans la maison et le quotidien de Jeanne Saurine et de sa mère Marie Vidal, qui est dite veuve de Jean Saurine. La reconnaissance de 1692 n'énumérait que les meubles apportés par Marie Vidal et ne faisait en aucun cas état de la dot de Jeanne Saurine ici décrite de manière détaillée, si ce n'est qu'elle en indiquait la date. La lecture de ces lignes vieilles de plus de trois siècles s'est avérée fort instructive, m'offrant une description précise des biens mobiliers de Jeanne Saurine, du moins de ceux dont elle se sert pour constituer sa dot, et me permettant surtout de mieux appréhender son cadre de vie quotidien, d'imaginer de manière plus réaliste les pièces de sa maison. La compréhension du lieu de vie d'un ancêtre, à différentes échelles et ici de manière approfondie, me paraît être une étape instructive d'une enquête généalogique. L'intérêt de ce document est d'autant plus fort que, suite aux constatations que j'ai faites de recherches sur le mobilier d'une habitation à la fin du XVIIe siècle, il me semble difficile de trouver des renseignements précis sur ce thème hormis en ce qui concerne les demeures les plus riches, sur lesquelles j'ai trouvé des descriptions détaillées. Il n'est donc pas aisé de définir l'intérieur d'une maison d'artisans ou de commerçants provinciaux de cette époque à l'instar de celle des Saurine...

Des ustensiles de cuisine aux tours de lit, les détails foisonnent dans cet acte à tel point qu'il m'a fallu de nombreuses pages pour en retranscrire l'essentiel à l'encre, sans que je ne parvienne pour autant à déchiffrer de matière systématique les divers adjectifs et indications caractérisant ces biens mobiliers listés les uns à la suite des autres, comme si nous visitions la demeure des Saurine pièce par pièce. Je découvre dans un premier temps la literie de mes ancêtres : un tour de lit de couleur feu, divers coussins remplis de plumes empilés ça et là avec trois couvertures usées et une plus en finesse, des étoffes, douze linceuls de toile commune, des serviettes, et une épaisse couette pour se prémunir de la rudesse des hivers montagnards, en ces années là exceptionnellement longs. Il n'est pas fait mention de l'aménagement intérieur ni de la disposition des pièces, aussi nous voici à présent dans un espace qui semble faire office de cuisine et de salle à manger, où trône un grand chaudron. Un chandelier en laiton offre une faible lumière. Par-ci par-là des tables en bois, usées, supportent des poiles à frire, un pot en métal de huit livres - ce qui équivaut à environ trois ou quatre kilogrammes -  et tout un amoncellement de plats et d'assiette tenant périlleusement en équilibre. Le tout réchauffé par de joyeuses flammes crépitant dans la cheminée. Un peu plus loin, une table massive et deux bancs de noyer où se réunit la maisonnée à l'heure des repas sont entourés par une rangée de cinq tonneaux pouvant contenir jusqu'à huit charges, et, à l'angle du mur, par un tonneau de plus grande envergure servant à faire bouillir la vendange et accompagné d'un meuble plus petit, sur lequel sont empilés en désordre des ustensiles et tout un tas de clés. La pièce semble baigner dans une rusticité douce et chaleureuse, celle des maisons de campagne d'autrefois...

De drôles d'objets meublent cet intérieur, à l'instar de la "grande [?] qu'on appelle cournade". Je n'ai absolument rien trouvé sur ce terme pittoresque et désuet, si ce n'est que Cournade est également le nom d'un plateau du col des Arazures, situé dans le Cirque d'Anéou, à la frontière entre les Pyrénées-Atlantiques et l'Espagne. Or je doute fort qu'il y ait un lien entre les deux, Chalabre étant à l'autre bout des Pyrénées. Une jarre en cuivre, des ustensiles pour pétrir la pâte et nous revoilà face à une ou plutôt deux autres curiosités elles aussi étrangement nommées : des bugadières. Dérivé du provençal "bugada", ce terme désigne une structure maçonnée qui ressemblerait à un placard, réalisée en pierre et destinée à accueillir le linge sale et la cendre du foyer par-dessus, si je m'en réfère aux définitions trouvées çà et là. Ces bugadières auraient apparemment servi aux femmes de la maison à faire la lessive. Les limites de ce qui semble être la pièce centrale de la maison me semblent quelque peu indiscernables, car de nouveau les accessoires de cuisine laissent place à "un grand garde-robe vieux", à un poêle en laiton ainsi qu'à divers objets dont trois cuillères en argent puis à une autre chambre, possiblement celle de Marie Vidal, mère de Jeanne Saurine, à qui les meubles qui s'y trouvent appartiennent. Outre une nouvelle succession de renseignements sur les toiles, étoffes et linceuls, ce sont davantage les descriptions des vêtements qui m'intéressent. Des quatre bas de robe que possédaient Marie Vidal, l'un est blanc, deux sont jaune citron et l'autre bleu. Ces détails qui pourraient à première vue ne paraître qu'insignifiants et anecdotiques sont en réalité révélateurs des véritables mines d'or que constituent les documents notariés. N'aimeriez-vous pas découvrir les teintes et les couleurs des vêtements portés par vos ancêtres trois siècles auparavant ?

Extrait du pacte de mariage entre les familles Rivals et Saurine - 29 octobre 1690 - Relevés de F. Barby - Geneanet - LIEN
Mais plus encore, les renseignements consignés dans ces poussiéreuses liasses me permettent de dresser un premier portrait de la famille Saurine, certes partiel mais fort utile pour les recherches dans les registres paroissiaux. Avant de nous attarder sur la structure familiale et sur les indications généalogiques apportées par ce pacte, n'oublions pas de mentionner un autre élément tout aussi intéressant qui est la description de certains biens appartenant alors aux Saurine, dont des terres situées à Roquefère - l'une des collines entourant Chalabre - où sont plantées des vignes, ce qui peut expliquer la présence des nombreux tonneaux et ustensiles "viticoles" dans la cuisine. Je ne vais pas résumer en détail les clauses relatives aux arrangements entre les divers membres de cette famille car il s'agit d'une partie assez ennuyante à lire. Nous en parlions un peu plus tôt, l'un des atouts majeurs de cette acte concerne la généalogie des Saurine. Les deux soeurs de Jeanne, fille de Marie Vidal et du défunt Jean Saurine, sont mentionnées tour à tour. La première, nommée Gabrielle, semble encore bien jeune et sa soeur est priée de subvenir à ses besoins. Une autre soeur, Marguerite, déjà décédée et épouse de François Bigou, tisserand, est également citée. D'autres clauses concerneraient un arrangement entre Marie Vidal et Jean Rivals, que je ne cerne pas bien, mais j'apprends tout de même que la maison des Rivals joignait la rue publique à celle du Sieur Lasale, et qu'une autre maison qui leur aurait aussi appartenu joignait la rue de l'Est du côté de l'Hers. La toponymie chalabroise ayant évolué depuis, je ne saurais situer avec précision ces maisons. Les dernières lignes du pacte listent les témoins et les proches des familles Rivals et Saurine : Jacques Bataille, Jean-Louis Cazalens, Etienne Rieutort, Jean et Charles Berniert ainsi que Jean Tisseire, tous habitants de Chalabre. Je remarque alors la signature d'un Rivals qui ne peut provenir que de l'époux ou de son père et qui va venir enrichir ma collection de signatures ancestrales.

Acte de sépulture de Marguerite Saurine épouse Bigou - février 1688 - Chalabre - Archives de l'Aude - Lien
Comme à l'accoutumée, la lecture d'un document suscite plus de questions qu'elle n'apporte de réponses, et ce pacte de mariage ne déroge pas à la règle. J'aimerais en apprendre davantage sur les deux soeurs de Jeanne Saurine et sur leur père Jean, dont le testament est mentionné. Une autre interrogation perdure : François Rivals avait-il bien pour épouse Blanche Lieussou ? Nous allons maintenant tenter de rendre ce voile d'inconnus un peu moins opaque, en reconstituant la piste de ces deux familles grâce aux "miettes" laissées dans les registres paroissiaux chalabrois... Autant se faire déjà à l'idée qu'avec le temps de chargement induit par la visionneuse, la tâche n'en est que plus ardue. Je ne tarde cependant pas à découvrir l'acte de sépulture de Marguerite Saurine, qui est donc ma tante à la onzième génération - à la fois si éloignée dans le temps et si proche par l'intermédiaire de ce document. - En voici la transcription : "Marguerite Saurine femme de François Bigou tisserand est morte le neuvième [février 1688] et a été enterrée le dixième février mille six cent quatre-vingt-huit. Présents Jean-François [?] et Lazare [de] Correjon." Pour l'anecdote, il se pourrait bien que ce Lazare de Correjon et sa famille soient le sujet d'un prochain article, dans quelques mois, en fonction du temps que je pourrais ou non consacrer à mes recherches. Marguerite Saurine est ainsi décédée au cours de l'hiver 1688, glacial comme tous ceux de sa décennie, deux ans avant la rédaction du pacte de mariage que nous avons précédemment étudié. Avant de poursuivre, je souhaite m'attarder sur un questionnement quelque peu philosophique lié à la trouvaille même d'un acte de décès. Autant il me paraît normal de se réjouir d'une naissance, ou même d'un mariage quoiqu'il ait pu être arrangé, autant je ne prouve pas tellement sain d'éprouver une sorte de satisfaction à retrouver un décès et ses circonstances plus ou moins précises. Il faut évidemment séparer le plaisir procuré par la découverte d'un nouvel élément venant enrichir notre arbre et l'événement tragique en lui-même. Je ne me suis jamais posé cette question jusqu'à la fin de l'année dernière, lorsque j'ai perdu à peu près en même temps et de manière presque subite mon grand-père et mon adorable chat. Je ne peux dès lors m'empêcher de penser que derrière ces lignes, aussi mal écrites soient-elles, il y a souvent la tristesse d'une famille, d'une maison. Et qu'il n'est en conséquence pas moralement sain de se réjouir de la trouvaille d'un acte de décès, même si les éléments qu'il comporte sont souvent fort précieux et indispensables pour toute recherche généalogique. Quel est votre avis sur la question ? Avez-vous déjà éprouvé une impression similaire ? Revenons maintenant à nos recherches...

Chapelle du Calvaire - Chalabre - Photographie réalisée par ma mère
Il devient habituel, lorsque les recherches sont menées de manière hasardeuses dans de vieux registres, de croiser quelques anecdotes retraçant des événements quelque peu singuliers, du moins suffisamment remarquables pour que l'on y s'attarde dessus. Lors du précédent article, nous avions en partie découvert les réseaux migratoires de Chalabre au XVIIIe siècle. J'apprends cette fois l'existence d'un certain Jean Prats, ermite du Mont du Calvaire, décédé en avril 1697. La chapelle du Calvaire est un lieu que je connais bien pour m'y promener souvent. La vue sur Chalabre et les premiers contreforts des Pyrénées peut y prendre des allures majestueuses. Je rattache cet endroit au souvenir des champs de lavande qui l'entourent parfois comme sur cette photo prise par ma mère et qui date d'il y a quelques années. La découverte de ce Jean Prats, ermite il y a plus de trois siècles de la chapelle du Calvaire, m'a ainsi légèrement interpellé puisqu'il s'agit du seul et unique "habitant" de ce lieu dont j'ai retrouvé une trace dans les registres paroissiaux chalabrois. Plus passionnant encore, il est écrit, dans l'acte de sépulture, qu'avant de devenir ermite, Jean Prats exerçait le métier de tisserand et qu'il était originaire de Pamiers, dans l'Ariège. Je vous invite à lire l'acte en question à ce lien.

Les saisons, l'hiver - estampe - J. Callot ; J. Sadeler ; F. G. Bassano - 1609-1612 - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN
Si d'autres anecdotes ont attiré mon attention, je ne compte tout de même pas les dévoiler toutes en un même article, d'autant que j'ai également retrouvé, après quelques longs visionnages, deux actes fort intéressants - et toujours liés à des décès -,  concernant Jeanne Saurine et son beau-père François Rivals. Nous avions déjà abordé, et je ne suis pas le seul à en parler d'ailleurs, le thème du terrible hiver de l'année 1709, l'un des plus glaciaux que les contrées européennes à l'époque si froides connurent. Or, au cours de cet épisode polaire, deux membres des familles Rivals et Saurine trouvent malheureusement la mort. Jeanne Saurine trépasse au plus fort de l'hiver, au début du mois de février 1709, et son beau-père à la fin de décembre. Je n'ose imaginer les dures conditions de vie de la population à cette époque, Chalabre étant influencé autant par le climat méditerranéen en été que par le temps montagnard en hiver. Les nombreuses couvertures, couettes ainsi que poêle et la cheminée mentionnés plus ou moins précisément dans le pacte de 1690 n'ont visiblement pas suffi à protéger les familles Rivals et Saurine des intempéries. Jeanne Saurine laisse un mari probablement éploré et trois enfant, dont l'ainée, Izabeau, n'est âgée que de dix-sept ans.

Extrait du Pacte de mariage entre Antoine Clerc et Izabeau Rivals - 22 janvier 1714 - Relevés de F. Barby - Geneanet - Lien
Le dernier document sur lequel je tombe lors de ces recherches est le pacte de mariage entre Antoine Clerc et Izabeau Rivals, fille de Jeanne Saurine. Nous en sommes revenus au point de départ, puisque lors du précédent chapitre, nous nous étions également arrêtés sur ce document. Mais je détiens cette fois davantage d'informations pour mieux interpréter les clauses qui y sont fixées, et notamment celles concernant Jean-François Rivals dont je descends, fils de Jeanne Saurine et frère d'Izabeau. Il est écrit : "[Jean-François Rivals] son frère, qui n'est âgé que d'environ douze ans, il a baillé et baille du courant du dit Belinguier son curateur [aussi de ?] Clerc père et fils acceptant, la jouissance des champs et vignes joignant situés au terroir du dit Chalabre, au terme dit à Roquefère, attenant à Villeneuve [...]". Si je ne m'abuse, et j'insiste sur le si, la situation de cette famille est telle qu'en 1714, Jean-François Rivals est orphelin. Il vient de perdre son père une semaine plus tôt, aucun de ses grands-parents n'est apparemment en vie, sa mère Jeanne Saurine est morte depuis cinq ans. N'ayant ni l'âge ni les moyens de se nourrir, il est confié avec l'accord de ses tuteurs à sa soeur Izabeau et à l'époux de cette dernière, Antoine Clerc, qui acceptent de le nourrir et de subvenir à ses besoins en échange des terres et des vignes de Roquefère, qui sont certainement celles mentionnées vingt-quatre ans plus tôt dans le pacte de mariage entre Jean Rivals et Jeanne Saurine, et qui appartenaient à Marie Vidal, la grand-mère de Jean-François Rivals, dont je n'ai d'ailleurs pas retrouvé de traces... J'aurais presque envie de conclure sur cette phrase : la boucle est bouclée.

Généalogies chalabroises - Saurine et Rivals - Synthèse - Wilfried Lehoux - à partir des sources indiquées dans cet article
Plusieurs possibilités se profilent à l'horizon pour la suite de ces généalogies chalabroises. Le prochain chapitre pourrait bien être consacré aux ancêtres de Jeanne Dufrène (familles Dufrène, Bonnery, Valia et Artigues) à moins que je ne change d'avis entre-temps. Si vous souhaitez lire le premier chapitre de cette chronique sur les Roussel, les Rivals et les réseaux migratoires de Chalabre au XVIIIe siècle, je vous y invite ici. En attendant, je continue à organiser mon voyage en Andalousie - un an que j'attends de retourner dans cette région que j'affectionne tout particulièrement -, ce qui me prend pas mal de temps, je poursuis mes recherches et j'envisage également de me consacrer un peu à l'écriture si l'inspiration me vient, et de prendre peut-être un peu d'avance sur le programme de l'année prochaine. Je profite également des vacances pour lire, notamment Más allá del invierno d'Isabel Allende, que je ne peux que vous recommander. En ce qui concerne cette chronique dédiée aux généalogies chalabroises, avec le nombre d'ancêtres que j'ai dans ce village, je pense pouvoir décliner les épisodes pendant pas mal de temps encore. Il est par ailleurs tout à fait probable que je change un peu de thème au cours de l'été. J'aimerais participer une nouvelle fois au rendez-vous ancestral - que j'ai raté le mois précédent à cause des partiels reportés en raison du blocage de l'université - mais aussi publier d'autres enquêtes généalogiques, peut-être plus ponctuelles, mais que je prends également plaisir à écrire. Terminons avec une autre estampe du même auteur que la précédente, représentant l'été. A bientôt !

Les saisons, l'été - estampe - J. Callot ; J. Sadeler ; F. G. Bassano - 1609-1612 - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN