dimanche 18 août 2019

Imbroglio généalogique : Mareschal-Cordier-Devimeux, les cousinages introuvables - XVIIIe

Chers lecteurs, j'espère que l'été se déroule bien pour vous et que comme moi, vous trouvez le temps de vous épanouir dans vos passions. Les deux premières semaines d'août m'ont grandement porté chance en matière de généalogie, chaque jour offrant de nouveaux indices qui s'accumulent en une pile de feuilles désordonnées. Nous avons notamment pu suivre, sur Twitter, les démarches que j'ai entreprises pour mettre la main sur la plaque funéraire de mon ancêtre paternel Paterne Lehoux, qui par un heureux hasard est restée déposée derrière la croix d'une autre tombe sans lien avec ma famille depuis plus d'un siècle. Si les premières formalités s'annoncent réjouissantes, j'attends désormais avec bon espoir une réponse. Je suppose qu'il s'agit avant tout d'une affaire de patience, alors espérons que je parvienne à sauver cet émouvant objet qui a échappé aux rigueurs des années successives et à l'idiotie des lois françaises, à cause desquelles tant tombes ont été retournées, à l'instar du caveau de ma famille maternelle à Eauze que je n'ai hélas pas pu voir - mais ce n'est pas comme si le passé était une priorité dans ce pays, enfin, passons, c'était la minute polémique. - A ma grande joie, août est cette année synonyme de surprises quotidiennes, d'incessantes découvertes sur nombre de rameaux qui s'assemblent paisiblement au fil des saisons, prêtant à mon arbre généalogique l'attrait de ces vieux chênes que l'on croise parfois, et qui nous rappellent ceux qui nous précédèrent, ces temps oubliés que la généalogie se plaît, plus que l'histoire, à faire revivre chez celles et ceux qui empruntent ses sinueux chemins. De cette longue, divertissante et parfois quelque peu harassante marche à travers les époques découlent l'apprentissage de deux qualités essentielles, à la savoir la curiosité - saine - et la patience. Je ne pense pas manquer de la première ; en revanche, étant d'un naturel plutôt impatient si ce n'est irritable, mes recherches, dont celles que je vais par la suite vous raconter, m'ont permis d'acquérir un certain calme lorsque je me trouve confronté à une embûche, ou du moins suffisamment de patience pour contourner, bien que cela soit au prix d'un conséquent détour, l'obstacle en question. Et l'obstacle face auquel me menèrent mes recherches sur Noël Joseph Devimeux et Marie-Antoinette Bonvoisin, ancêtres de la fin du XVIIIe siècle dont descendent les grands-parents maternels de mon arrière-grand-mère paternelle Gabrielle Jeanne Pétronille Le Danois, ne fut sûrement pas des moindres. Près de cinq années me furent nécessaires pour surmonter cet écueil...

Signatures des invités présents au mariage de Noël Joseph Devimeux et de Marie-Antoinette Bonvoisin - 1763 - Calais - Archives du Pas-de-Calais

1763. La France sort à peine de la guerre de Sept Ans et se voit privée d'une part non négligeable de son empire colonial au profit de sa rivale britannique. L'Angleterre, mes quelques ancêtres calaisiens la connurent pour certains, écoutant çà et là les récits et les ragots de la multitude de voyageurs qui faisaient halte au port de Calais. Quelques-uns s'y réfugièrent parfois, beaucoup la craignirent à coup sûr. Mais c'est une tout autre affaire qui préoccupe en ce printemps 1763 mes ancêtres et leur famille. Le mercredi 20 avril de cet an là, les cloches de la vieille église Saint-Pierre, aujourd'hui disparue si je ne m'abuse, se firent entendre joyeusement. Le mariage célébré était celui de mes ancêtres Noël Joseph Devimeux et Marie-Antoinette Bonvoisin, arrangé sans aucun doute entre deux familles contrastées. Les Devimeux, marchands hétéroclites et prospères, passaient d'une ville à l'autre. Calais, Amiens, Dunkerque et Paris, ils s'enrichirent en contractant des unions avec les partis les plus avantageux. Les Bonvoisin, quant à eux, venaient de la province, des campagnes environnantes, vivant des revenus engendrés par leurs terres et par leurs biens immobiliers. Et contrairement aux Devimeux, ils avaient quelques ancêtres issus de la noblesse. L'union de ces deux familles était savamment pensée, l'acte n'était en rien difficile à retrouver d'autant que le premier enfant du couple, Suzanne Antoinette Devimeux, mon ancêtre, naquit le printemps suivant, en février 1764. J'étais encore au collège - et cela commence à dater - lorsque je retrouvai avec une certaine facilité, le temps d'un midi, ce document relativement fourni. Je me voyais d'ores et déjà remonter deux, trois, cinq générations d'un même élan. Il n'en fut rien et je m'apprêtais à découvrir la réelle signification de la patience et, par la même occasion, l'ampleur du travail de contournement d'un obstacle soudain. 

Le mariage conclu - Estampe - Robert de Launay, Antoine Borel - 1784 - BNF - LIEN
L'acte en lui-même, à première vue, n'est en aucun point déconcertant et les premières lignes apportent plus d'informations qu'il ne le faudrait pour ravir quiconque chercherait ses ancêtres à cette époque là : "le Sieur Noël Joseph Devimeux, âgé de vingt-six ans, natif de Calais, marchand en cette paroisse, fils légitime de feu Sieur François et de défunte Dame Marie-Marguerite Cordier" épouse "Damoiselle Marie-Antoinette Bonvoisin, âgée de vingt-sept-ans [et d'un peu plus en réalité], native de Pihen, fille de feu Sieur Marc et de défunte Marguerite Fournier". Tout allait ainsi pour le mieux, mais les invités vinrent quelque peu perturber l'harmonieuse trajectoire de mes recherches jusqu'à en arrêter brusquement l'avancée. Sont ainsi mentionnés, en tant que témoins assistant les mariés : "du côté de l'époux le Sieur François Devimeux, frère de l'époux [...], Marie-Noëlle Hedde son épouse [...], Damoiselle Marie-Jeanne Cordier, tante maternelle [...] le Sieur Honoré Jean-Marie Cordier de la Houssaye, son cousin [...] le Sieur François Mareschal, son cousin, et du côté de l'épouse [...] les Sieurs Marc et Louis Bonvoisin ses frères [...], Balthazar Dagbert son beau-frère [...], Marie-Marguerite Bonvoisin [...] et le Sieur Jean-Louis Fournier, oncle maternel [...] Cela fait au total pas moins de dix témoins explicitement mentionnés, et qui me sont alors inconnus à l'exception de François Devimeux, le frère de l'époux. Je venais de recouper ces informations lorsque deux interrogations apparurent. L'une à propos d'Honoré Jean-Marie Cordier de la Houssaye, dont je n'arrivais pas à déchiffrer entièrement le nom : était-il lié à Marie-Marguerite Cordier, la mère de Noël Joseph Devimeux ? L'autre me mena sur la piste de la famille Mareschal, et c'est celle que nous allons suivre à présent dans cet article. Quel est l'exact lien de parenté entre les Devimeux et François Mareschal ? De quelles manières ce cousinage est-il explicable ?

Costume de mariage - Louis-René Boquet - 1773 - BNF - LIEN
Jamais deux sans trois ! Enchanté aurais-je été d'échapper à l'adage, mais tel ne fut pas le cas ! Et pour cause : si deux des invités, à savoir les Sieurs Cordier de la Houssaye et Mareschal soulevaient du fait de leur présence d'épineuses problématiques de cousinage, une troisième personne vint conforter encore davantage mes doutes. En observant de près, un peu plus haut, les quelques signatures que j'ai pris le soin d'extraire de l'acte de mariage, vous remarquerez sûrement celle d'une certaine Victoire Mareschal. S'agirait-il de la soeur du fameux François ? Serait-elle aussi la cousine des Devimeux ? Et ce fut là le commencement d'un imbrioglio sans nom qui s'étala sur cinq ou six années...

La généalogie ne tient qu'à quelques mots. Je me ressassais inlassablement cette phrase comme un oiseau chanterait la même et routinière ritournelle perché sur son arbre le matin. Une signature et deux noms suffirent à créer une véritable énigme ! Plutôt de nature obstinée, je ne pouvais me résoudre à laisser un tel mystère embrumer tout une branche de mon arbre généalogique, une branche qui me mènerait peut-être au XVIe ou au XVe siècles. Non ! Il n'était pas envisageable de n'avoir pas de réponse, même si cela m'entraînait dans des recherches plus que laborieuses. Et ce notamment en raison de l'épaisseur des registres paroissiaux de Calais ; comptez jusqu'à mille-sept-cent-huit pages pour la période allant de 1741 à 1764. A cette première difficulté, caractéristique même des généalogies citadines bien que Calais ne soit pas la plus grande ville de France, s'ajoute l'existence de plusieurs paroisses, chacune détenant ses propres registres. S'il est par chance possible de résumer Calais à deux églises, Notre-Dame et Saint-Pierre, la somme de pages à feuilleter en déchiffrant parfois les actes un par un est tout de même considérable ! J'avais eu vent, pour avoir déjà eu des ancêtres appartenant à la famille Mareschal au XVIIe siècle, de leur présence à Notre-Dame. Cela revenait aussi à emprunter une piste plus alléchante, un chemin d'une apparente simplicité, car les registres de Notre-Dame sont en principe moins nombreux et mieux écrits. Bien mal m'en a pris ! Tout ne fut d'abord que complications !

Mariage de J. B. Mareschal et de M. C. Duval - 1761
Je découvris après quelques éphémères heures de recherche - comprenez l'inverse - un premier élément digne d'intérêt pour tenter d'esquisser les prémices d'une hypothèse quant au cousinage ou aux cousinages qui liaient les Mareschal et les Devimeux. Ces deux familles m'intéressaient d'autant plus que j'avais déjà croisé à plusieurs reprises la première parmi mes ancêtres du XVIIe siècle par le biais de Louise Mareschal épouse de Montpellé et par celui d'Antoinette Mareschal épouse Evrard. La deuxième, celle des Devimeux, restait encore bien mystérieuse. Je tombai en premier lieu, un peu par hasard dois-je admettre, sur l'acte de mariage d'un certain Jean-Baptiste Mareschal et de Marie-Charlotte Duval, en date du 19 mai 1761. Je fus surpris par la profusion de signatures faisant suite à cet acte déjà assez long, acte dont voici quelques extraits : "Jean Baptiste Mareschal, marchand orfèvre, fils majeur de Sieur Jean et de feue Damoiselle Pétronille Rault-Duvivier [...] et Damoiselle Marie-Charlotte Duval, fille des défunts Sieur Charles Duval, vivant marchand orfèvre, et Marie-Gabrielle Chevaux [...] en présence de Messieurs Maître Henry Duteil doyen curé, François Antoine Mareschal clerc chapelain de cette paroisse, Antoine François Mareschal, orfèvre, tous deux frères de l'époux, François Devimeux, lieutenant de la capitainerie des garde-côtes, marchand mercier et graissier de la paroisse de Saint-Pierre, Adrien et Pierre Joseph Duval frères de l'épouse marchands, l'un orfèvre et l'autre mercier, Jean-Jacob Leturcq, vivant de son bien, Nicolas François Joustel, tous deux beaux-frères de l'épouse [...] Si cet acte décrit assez longuement les principaux témoins et prend soin de préciser leurs professions, il ne détaille en rien le lien parenté entre François Devimeux et Jean-Baptiste Mareschal. Est-il possible que ce Jean-Baptiste soit le frère du François Mareschal présent au mariage de Noël Joseph Devimeux ? Rien n'est moins sûr, d'autant que cet acte laisse entendre qu'il y aurait deux frères quasiment homonymes : l'un, nommé François Antoine Mareschal, est un clerc chapelain de Notre-Dame, l'autre, Antoine François Mareschal, est marchand orfèvre... Lequel des deux assista au mariage de Noël Joseph Devimeux ? L'un des charmes de la généalogie est cette propension à créer plus de questions que de réponses. Celui de mes ancêtres consiste à toujours compliquer des situations déjà complexes, mais je suppose que je suis loin d'être le seul à être confronté à ce genre d'imbroglio. Au passage, je suis plutôt fier de l'expression que j'ai inventée en écrivant cet article. Imbroglio généalogique, cela sonne bien non ! Revenons-en aux possibles liens de cousinage entre les Devimeux et les Mareschal. Les fort nombreuses signatures qui concluent cet acte revêtent une nouvelle fois une importance des plus précieuses. Une observation attentive permet de retrouver celles de plusieurs personnes également présentes au mariage de Noël Joseph Devimeux et de Marie-Antoinette Bonvoisin en 1763, à savoir Marie-Jeanne Cordier, François Mareschal, Marie-Noëlle Hedde et Victoire Mareschal. Si l'existence d'un lien familial entre toutes ces personnes apparaît bel et bien certaine, le cousinage reste pour autant opaque, indéterminé.

Allégorie du mariage, Estampe - G. Demarteau - 1764 - BNF LIEN
Qu'à cela ne tienne, il n'est en aucun cas question d'abandonner les recherches. D'autres pistes existent sûrement, si tant est que je puisse les discerner au beau milieu des innombrables et poussiéreux registres renfermant les secrets de ces familles, ainsi que la clef du mystérieux cousinage les unissant. Arpentant à plusieurs reprises les actes de l'église Notre-Dame, je parvins par chance à retrouver celui du mariage de François Mareschal et de Marie-Michèle Pétronille Joustel le 31 janvier 1769, dont voici quelques extraits : "Monsieur François Mareschal fils majeur de défunt Monsieur Jean et de Demoiselle Pétronille Rault-Duvivier, ses père et mère d'une part" épouse "Damoiselle Marie-Michèle Pétronille Joustel native de Guînes fille mineure de défunts Monsieur Jacques Joustel vivant marchand et de Demoiselle Marie-Magdeleine Castillon [...]" Cette fois là encore, les indications débordantes de détails à propos des témoins s'avérèrent essentielles, primordiales même. Les voici : "[...] en présence et du consentement de Monsieur Pierre Joustel, négociant en cette ville et tuteur de l'épouse et de Monsieur Thomas Rebier, marchand à Guînes, curateur de la dite épouse, et aussi en présence de Messieurs François et Noël Joseph Devimeux, marchands en la paroisse de Saint-Pierre et cousins de l'époux [...]" Ces précieuses lignes sont suivies d'une ribambelle de signatures élégantes dont celles des frères Devimeux, de Marie-Antoinette Bonvoisin, de Marie-Jeanne Cordier et de Marie-Noëlle Hedde. Il semble cependant qu'il n'y ait plus trace de Victoire Mareschal qui était pourtant d'ordinaire présente aux mariages de ses frères et de ses cousins. Nous apprenons par ailleurs que Jean Mareschal, le père de François, d'Antoine et de Jean-Baptiste, est décédé entretemps.  Les abords d'une piste fructueuse s'esquissent peu à peu, je les entrevois inconsciemment, mais un indice manque encore. Les actes de mariage des deux frères Mareschal ont certifié l'existence d'un cousinage avec les Devimeux sans toutefois en préciser les tenants et les aboutissants. Mon intuition m'oriente logiquement vers François Devimeux dont je n'ai pas encore retrouvé l'acte de mariage avec Marie-Noëlle Pétronille Hedde. Cela ne saurait tarder plus longtemps. Après de longs mois de recherches, deux renseignements s'apprêtent à significativement éclaircir, si ce n'est le mystère entier, une partie non négligeable des doutes qui planent sur les liens existants entre les Mareschal et les Devimeux. Un retour aux registres de l'église Saint-Pierre s'impose. Le mardi 25 novembre 1760, François Devimeux, fils des défunts Jean-Baptiste Devimeux et Marie-Marguerite Cordier, épousa Marie-Noëlle Pétronille Hedde, elle-même issue d'une famille de marchands. Si l'acte en lui-même n'offre rien de nouveau sur les époux mis à part leur âge, les opportunes précisions qui suivent concernant les témoins nous sont en revanche profitables : "[...] en présence du Sieur Jean Mareschal, oncle de l'époux, de Jean et de François Mareschal ses cousins, et du Sieur Jean-François Devimeux [père d'Eléonore Devimeux] son cousin [...]" Je note au passage les signatures de Victoire et d'Anne-Pétronille Mareschal, ainsi que celle de Marie-Jeanne Cordier. Je vous ai déjà fait part tant de fois de mon intérêt pour les signatures de mes ancêtres, notamment au XVIIIe siècle. Outre l'exceptionnel témoignage personnel qu'elles constituent, ces quelques lettres cachent plus d'indices que ce que l'on pourrait croire, à condition de savoir les déchiffrer, tels des hiéroglyphes gravés dans les pyramides...

Acte de sépulture de Marie-Jeanne Cordier - 1784 - Calais - Archives du Pas-de-Calais
Les indices se trouvent parfois sous nos yeux mais, comme si nous étions frappés d'une inconsciente cécité, il nous est impossible de les déceler sans une certaine réflexion pouvant durer, comme ce fut le cas ici, plusieurs mois. Je n'étais déjà plus au collège mais au lycée lorsque je découvris l'acte de sépulture de Marie-Jeanne Cordier. Croyez-le ou non, mais c'est bel et bien Marie-Jeanne Cordier, soeur de Marie-Marguerite Cordier et tante maternelle des Devimeux, qui me permit de délimiter puis de situer, sans pour autant en comprendre encore l'origine, le cousinage des Mareschal et des Devimeux. Intéressons-nous d'abord à son acte de sépulture daté de 1784, une mine d'or à ciel ouvert dont voici l'entière transcription : "Le treize a été inhumé au cimetière de cette Paroisse le corps de Damoiselle Marie-Jeanne Cordier, âgée de soixante-dix-sept ans, fille légitime de défunt Sieur Jacques-Antoine Cordier, vivant noblement, et de Demoiselle Suzanne Antoinette Le Maitre ses père et mère, native de Notre-Dame de Calais, décédée d'hier en cette Paroisse. Ont assisté à son enterrement et signé le présent acte les Sieurs François Devimeux son neveu et Jourdan Midon de la paroisse de Calais." Si les quelques détails donnés sur les parents de Marie-Jeanne Cordier, qui sont ainsi les grands-parents maternels de Noël Joseph et de François Devimeux, paraîtraient presque banals, je puis vous assurer qu'il ne le sont en aucun cas. Bienheureux le généalogiste qui trouve spécifiées ce genre d'indications sur l'ascendance d'un défunt au XVIIIe siècle, de surcroît de cet âge là ! J'en déduis que Marie-Jeanne Cordier gardait un parfait souvenir de ses ancêtres. Mais plus encore, cette dame, qui jamais ne se maria et n'entra pour autant pas dans les ordres, qui jamais ne travailla mais bénéficia toujours d'une certaine notoriété, cette femme en avance sur son temps, au centre de tous les événéments familiaux, qui traversa le XVIIIe siècle de la fin du règne de Louis XIV aux dernières années de l'Ancien Régime, fut la clef d'une partie de l'énigme. Il suffit seulement parfois, pour que la réponse à une question apparaisse limpide et claire, de poser d'autres questions, de soulever d'autres mystères, d'apporter de nouvelles interrogations et d'aborder ainsi la recherche sous un autre angle, sur une inédite trajectoire.

Le marchand de lunettes - Isidore Stanislas Helman - 1776 - BNF
Discernez-vous désormais une partie de l'explication qui nous échappe depuis le début des recherches ? Ce ne fut mon cas que plus récemment, car après une pointilleuse énumération des indices en ma possession, deux éléments m'ont semblé non négligeables. Notons en premier lieu la présence de Jean Mareschal, époux d'Anne-Pétronille Rault-Duvivier - le prénom Pétronille s'est transmis jusqu'à mon arrière-grand-mère - et père de Jean-Baptiste, de François, d'Antoine, de Victoire et d'Anne-Pétronille Mareschal au mariage de François Devimeux et de Marie-Noëlle Pétronille Hedde. Il y est qualifié d'oncle de l'époux, sans qu'il n'y ait de précision quant à un éventuel lien de sa femme. Cela signifie que s'il avait été oncle par alliance, une explicite mention en aurait été faite car, d'une manière générale, les actes concernant cette famille détaillent à ce point les liens de parenté. Jean Mareschal ne porte cependant pas le même nom que Jean-Baptiste Devimeux et Marie-Marguerite Cordier, les parents de Noël Joseph et de François Devimeux, ce qui implique qu'il ne peut-être que leur demi-frère maternel. En d'autres termes, l'un des parents des frères Devimeux aurait la même mère que Jean Mareschal. Remarquons ensuite que Marie-Jeanne Cordier, pourtant restée célibataire jusqu'à son décès à l'âge de soixante-dix-sept ans - et c'est ainsi que je m'aperçus de l'importance de sa signature - figure parmi les invités de tous les mariages de la famille Mareschal que nous avons retrouvés. Elle ne peut leur être apparentée par le jeu des alliances. J'ai par ailleurs remarqué un détail caractéristique qui me permet de repérer, au beau milieu de l'amas de signatures des invités, celle de Marie-Jeanne Cordier, détail qui tient à la forme du "d" de Cordier, dont elle arrondissait toujours la boucle avant de la prolonger d'un rapide coup vers la droite, entre le "i" et le point du "i". Outre le fait qu'elle fut la dernière, depuis le décès de sa soeur Marie-Marguerite et mère des Devimeux en 1747, à porter le nom Cordier, elle était la seule à user d'une telle écriture... Le mystère commençait bel et bien, après deux ou trois années de recherches minutieuses, à s'éclaircir... Il était pourtant encore loin d'être résolu... L'hypothèse qui venait de naître, et qui s'était peu à peu construite sur des années de recherches, était peut-être la bonne. J'étais désormais convaincu que Jean Mareschal avait la même mère que Marie-Jeanne et Marie-Marguerite Cordier, à savoir Suzanne Antoinette Le Maitre. Certaines intuitions deviennent, sans que l'on puisse l'expliquer, de véritables certitudes. Mais comment allais-je démontrer un tel lien de parenté, alors même que les arbres généalogiques en ligne, de personnes ne descendant d'ailleurs pas forcément de cette famille, inventaient littéralement une généalogie tronquée, associant les Cordier à des homonymes sans rapport avec eux ? Des milliers de pages restaient à explorer...

Acte de sépulture de Jean Mareschal - 1766 - Calais - Archives du Pas-de-Calais
La première idée qui me vint à l'esprit fut de me concentrer, de me retrancher même, sur les actes que je pouvais situer d'un point de vue temporel. Les précédentes recherches nous ont d'ores et déjà appris que Jean Mareschal est décédé entre 1761 et 1769, vraisemblablement au sein de la paroisse Notre-Dame. C'est tout naturellement que mon attention se portait désormais vers son acte de sépulture, et ce non pas que par simple facilité. Le document en question indiquerait sûrement l'âge de Jean Mareschal, autrement dit, j'obtiendrais une estimation de son année de naissance de sorte que je puisse par la suite mettre la main sur son acte de baptême et connaître ses parents. Jean Mareschal s'éteignit le 26 mai 1766 d'après l'acte dont voici la transcription : "Le vingt-sept a été inhumé dans l'église devant la chapelle de Sainte-Anne le corps de Monsieur Jean Mareschal, âgé de quatre-vingts ans, époux de Damoiselle Anne-Pétronille Duvivier, décédé d'hier administré des sacrements, ont assisté à son enterrement et signé le présent acte Messieurs Calais prêtre et Mareschal prieur de Saint-Jean de la Motte." Les parents de Jean Mareschal ne sont malheureusement pas précisés, mais s'il est de vingt ans l'ainé des soeurs Cordier, cela n'empêche pas forcément que tous trois soient nés de la même mère. Le décès de Jean Mareschal ne fut que le début d'une succession de calamités pour la famille Mareschal. En quelques mois à peine, trois des enfants de Jean Mareschal et d'Anne-Pétronille Rault-Duvivier trépassèrent : Antoine Mareschal, qui était rentré dans les ordres, en octobre 1766, suivi par ses soeurs Victoire en janvier 1767 et Anne-Pétronille en juin de la même année. Maladies désastreuses ou querelles d'héritiers ? Il apparaît peut-être audacieux d'émettre cette hypothèse, mais il est étonnant de voir qu'à la fin de la décennie 1760, seul un des six enfants de Jean Mareschal était encore en vie, et que la plupart sont décédés jeunes, célibataires, à quelques mois d'intervalle chacun, au moment de la succession de leur père. Il faut effectivement prendre en compte que cette famille vivait dans un certain confort financier et ne souffrait pas d'éventuelles famines. Je ressens comme l'ombre d'une affaire d'empoisonnements derrière ces décès successifs suspects, mais soyons clairs, ce n'est là qu'une théorie parmi de nombreuses autres possibilités à considérer.

Palais de Justice - Jacques-Louis David - Dessin - Encre de chine et mine de plomb - BNF
Mais trêve de bavardages et de spéculations, revenons-en à notre enquête d'origine : Suzanne Antoinette Le Maitre est-elle à la fois la mère de Jean Mareschal, de Marie-Jeanne et de Marie-Marguerite Cordier ? Serait-il ainsi possible d'expliquer les mystérieux liens de parenté entre les Mareschal et les Devimeux ? Les mois qui suivirent la découverte du décès de Jean Mareschal furent consacrés à l'éreintante, attentive et laborieuse lecture des registres des église Saint-Pierre et Notre-Dame jusqu'au tout début du XVIIIe siècle, sachant que la plupart de ces registres avoisinent les mille-sept-cents pages. Chacun. Je suppose que tel est le prix à payer pour quiconque cherche ses ancêtres, motivé par un intérêt et par une curiosité sans faille. J'ai ainsi pu récupérer une dizaine d'actes capitaux, qui sont, dans l'ordre chronologique : l'acte de mariage de Jean Mareschal et d'Anne-Pétronille Rault-Duvivier en 1722, celui de Jean-Baptiste François Devimeux et de Marie-Marguerite Cordier en 1731, les actes de baptême de François et de Noël Joseph Devimeux respectivement en 1733 et en 1737 ainsi que ceux des enfants de Jean Mareschal, puis les actes de sépulture de Jean-Baptiste François Devimeux en 1742, de Marie-Marguerite Cordier en 1747 et d'Anne-Pétronille Rault-Duvivier en 1750. S'y ajoutent les baptêmes de Marie-Marguerite et de Marie-Jeanne Cordier, respectivement en 1705 et en 1707. Toutes deux sont bien nées du mariage de Jacques-Antoine Cordier et de Suzanne Antoinette Le Maistre, qualifiés de nobles gens. Ces recherches quoique répétitives m'ont cependant permis d'assurer à mon hypothèse un cadre temporel. Jacques-Antoine Cordier est en effet mort à l'âge de trente-trois ans à la fin de l'année 1708, laissant Suzanne Antoinette Le Maistre veuve. Leur premier fils étant né en 1702, tous deux ne peuvent s'être au plus tôt mariés qu'au milieu des années 1690. Leur acte de mariage reste malheureusement introuvable dans une paroisse comme dans l'autre, à l'instar de l'acte de baptême de Jean Mareschal, censé être né en 1686. La piste semble mener à une impasse. Est-ce réellement plausible ? Suzanne Antoinette Le Maistre aurait-elle été assez jeune en 1686 pour être encore en âge d'avoir des enfants en 1707 ? Cette hypothèse induirait au mieux une naissance en 1663-1664, mais un tel raisonnement signifierait aussi que Suzanne Antoinette Le Maistre était plus âgée que son mari Jacques-Antoine Cordier. L'impasse paraissait infranchissable, mais s'il est un enseignement que j'ai tiré de mes recherches généalogiques, c'est que les réponses ne se trouvent pas forcément à l'endroit où l'on espère qu'elles soient. Les mois passèrent et de temps à autre, je revenais sur mes pas, recroisais, à la manière d'un pirate à la recherche d'un trésor, les éléments, divers et variés, qui constituaient les indices d'une enquête au long cours. Et puis il y eut une sorte d'escale providentielle, qui me permit d'enfin résoudre ce mystère...

Carte des environs de Calais depuis Sangatte jusqu'à Gravelines - 1650 - Cartographie manuscrite - BNF Gallica - LIEN
Il y a peu, et par un heureux hasard, j'eus l'idée de rechercher des renseignements sur Jean Mareschal dans les bibliothèques consultables en ligne, puisque ce dernier fut, si je ne m'abuse et de mémoire, échevin et juge-consul. J'ignore s'il s'agit d'un acharnement du sort pour ne pas que je résolve ce mystère, mais je me suis retrouvé très nettement embêté par l'homonymie de mes ancêtres avec Georges Mareschal, le célèbre chirurgien et confident d'origine irlandaise de Louis XIV, qui naquit à Calais en 1658. Si la plupart des documents ne faisaient état que de ce talentueux médecin - dont je me suis tout de même demandé, à tort sans doute, s'il n'était pas apparenté d'une manière ou d'une autre à la famille Mareschal - l'un d'eux faisait mention d'un Jean Mareschal mayeur de Gravelines. Située aux confins de la Flandre maritime, la ville fortifiée de Gravelines et son village de pêcheurs, considérés comme la porte d'entrée des Pays-Bas, virent passer anglais, espagnols, et furent le théâtre de nombreuses batailles. Rattachée à la France par le traité des Pyrénées en 1659, Gravelines, où Louis XIV séjourna quelquefois, était sujette à de violentes inondations ainsi qu'à d'intenses tempêtes. Et c'est en ce lieu d'une importance historique considérable que je tentai, sur un coup de tête mais sans grande conviction cependant, de retrouver Suzanne Antoinette Le Maistre, bien longtemps après avoir laissé en plan les recherches concernant les Mareschal, les Cordier et les Devimeux. Bien m'en prit cette fois, j'allais résoudre l'énigme qui durait depuis des années !

Mariage de J.A. Cordier et de S.A. Le Maistre - 1701, Gravelines
Au beau milieu d'un poussérieux registre aux pages vieillies par l'usure du temps et par l'air marin se trouvait cachée la clef de l'énigme, à savoir quelques lignes fort précieuses qui venaient éclaircir les dernières zones d'ombre perdurant autour des mystérieux liens unissant en une seule et même famille les Mareschal, les Cordier et les Devimeux. Voici la transcription de cet inestimable acte de mariage, qui est lui même précédé d'un acte de fiançailles : "Le cinquième jour du mois de mai 1701, après les fiançailles faites le jour précédent et un ban de mariage proclamé le troisième jour du même mois, les parties ayant obtenu dispense des deux autres de Monseigneur l'Evêque de Saint-Omer auquel personne n'est opposé et un contrôle des dits bans je soussigné, Doyen de Gravelines, ai interrogé Jacques Cordier, jeune homme ci-devant, procureur, fils de Louys Cordier et de Magdelaine Ravoisier d'une part, et Suzanne Antoinette Le Maistre, veuve de Sieur Jean Mareschal vivant médecin et ancien mayeur de cette ville tous deux de cette paroisse, et leurs consentements mutuels par moi puis les ai conjoints au mariage, en présence de Sieur François Charpentier ancien échevin de cette ville, de Monseigneur Jean-Baptiste Leplat vicaire de cette paroisse, de Jean Gallois et autres de leurs parents et amis qui ont signé avec nous Doyen soussigné. Signatures des époux." Victoire ! La théorie que j'avais imaginée et construite au cours de mes interminables recherches, l'intuition en laquelle je croyais et la curiosité qui m'animait depuis des années venaient d'être justifiées. Je ne tardai pas à récupérer l'acte de baptême de Jean Mareschal, né à Gravelines le 17 novembre 1686, ainsi que ceux de Marie-Jeanne, de Joseph et de Jean-François Mareschal qui sont les trois autres enfants que Suzanne Antoinette Le Maistre avait eus de son premier mariage avec Jean Mareschal, médecin et mayeur de Gravelines. Pour l'anecdote, c'est aussi à Gravelines que Georges Mareschal, le chirurgien de Louis XIV, vécut dès l'âge de treize ans et apprit la médecine. Je n'étais cependant pas encore totalement rassasié et ma soif de découverte m'emmena sur les traces de la famille de Suzanne Antoinette Le Maistre dont les parents m'étaient encore inconnus en dépit de l'acte de mariage que je venais de trouver.


Georges Mareschal (1658-1736) - BNF - LIEN
Après avoir maintes et maintes fois parcouru les registres des premières décennies du XVIIIe des deux paroisses de Calais, je suis finalement parvenu à retrouver l'acte de sépulture de Suzanne Antoinette Le Maistre, à Notre-Dame, le 18 janvier 1724. Âgée de soixante ans, elle y est mentionnée comme étant la veuve de Jacques-Antoine Cordier. Deux membres de la famille Mareschal dont son fils Jean sont témoins et la signature de ce dernier est identique à celles que je lui connais déjà. Plus aucun doute ne subsiste. Je pars ensuite en quête du premier mariage de Suzanne Antoinette Le Maistre avec Jean Mareschal père - celui qui fut médecin et mayeur de Gravelines - et ayant eu connaissance de l'âge de Suzanne Antoinette Le Maistre lors de son décès, et par déduction de son approximative année de naissance, en l'occurrence 1664, je le situe entre 1680 et 1685 puisque Jean Mareschal fils est né en 1686. Le mariage eut lieu le 15 mai 1681 à Saint-Pierre mais par malchance les parents de Suzanne Antoinette Le Maistre ne furent pas indiqués. D'autres renseignements sont en revanche fournis : "[...] noble homme maître Jean Mareschal docteur en médecine de la paroisse de Gravelines, assisté de maître Thomas Mareschal curé d'Ardres, de Mathieu et de Barbe Mareschal ses frère et soeur, de maître André Mareschal curé de Saint-Pierre, de Damoiselle Hélène Mareschal sa cousine" épousa "Damoiselle Antoinette Le Maistre, assistée de Marie Le Normand sa tante, de Claude Lhuyllier son cousin et curateur, et autres ses amis et parents [...]" L'intérêt de cet acte réside dans la mention de Marie Le Normand comme étant la tante de la mariée. Il ne reste plus qu'à mettre la main sur l'acte de baptême de Suzanne Antoinette Le Maistre, qui doit a fortiori se situer quelque part dans les registres de l'an 1664. Je découvre ainsi, des années après avoir débuté cette enquête, le baptême de Suzanne Antoinette Le Maistre en date du 16 mars 1664, et dont voici l'entière transcription : "L'an de grâce, le 16, par moi curé de l'église de Saint-Pierre a été baptisé un enfant femelle né le 13 du mariage d'Anthoine Le Maistre et de Suzanne Le Guesne [ou Le Quesne] nommé Suzanne Antoinette, son parrain Jacques Cajac Ferquen, sa marraine Antoinette Seguin tous deux de la paroisse de Calais. Signatures." Je suis d'ores et déjà certain qu'il s'agit bel et bien de l'acte que je cherchais, mais comme il peut toujours y avoir un scepticisme chez certains - notamment de la part de ceux qui ne conçoivent pas que l'on puisse entreprendre de manière autonome de telles recherches à l'âge de vingt ans, sachant que je les ai commencées il y a sept ou huit ans maintenant -, je me suis mis en tête de trouver une ultime preuve certifiant que ce baptême est le bon. Et par chance, cela ne me prit que quelques minutes. Cinq mois avant Suzanne Antoinette Le Maistre naquit Marie Le Maistre, le 14 octobre 1663 pour être exact. Fille de François Le Maistre et de Marie Le Normand - qui assista des années plus tard, comme nous l'avons constaté, sa nièce Suzanne Antoinette Le Maistre lors de son premier mariage avec Jean Mareschal - sa marraine n'est autre que Suzanne Le Guesne - ou Le Quesne -. Le mystérieux cousinage liant les Mareschal, les Cordier et les Devimeux au sein d'une même famille est enfin connu ; le voile est levé sur ce mystère dont la résolution nécessita cinq années de recherches acharnées lors desquelles la curiosité historique fut ma principale motivation.

Baptême de Suzanne Antoinette Le Maistre - 1664 - Saint-Pierre Calais - LIEN
Suzanne Antoinette Le Maistre est ainsi la mère de Jean Mareschal, de Marie-Marguerite et de Marie-Jeanne Cordier, ainsi que la grand-mère des Mareschal et des Devimeux. Elle épousa deux hommes très différents : le premier, de dix-huit ans son ainé, était médecin ; le second, de onze ans plus jeune qu'elle, fut procureur avant de vivre noblement. Ironiquement, son arrière-petite-fille naquit en février 1764, soit quasiment un siècle jour pour jour après elle, et se nommait également Suzanne Antoinette. Serait-ce un simple hasard ? Que nenni ! Jean Mareschal et Marie-Jeanne Cordier étaient encore en vie en 1764 et ont sûrement choisi les prénoms de mon ancêtre en hommage à leur mère. N'oublions pas que Suzanne Antoinette Le Maistre était encore mentionnée dans des actes écrits plus de cent-vingt ans après sa naissance et soixante ans après son décès, fait assez rare au XVIIIe siècle. Suzanne Antoinette Devimeux, son arrière-petite-fille, est l'arrière-grand-mère de Jules-Eugène Baron et de Pétronille Florentine Duquesnoy - dont je vous montre souvent le portrait, portrait qui va conclure cet article tant il me fascine -, qui sont eux-mêmes les grands-parents maternels de Gabrielle Jeanne Pétronille Le Danois, mon arrière-grand-mère paternelle. Notons la transmission du prénom Pétronille au cours des siècles, d'une génération de femmes à l'autre. Avant de terminer cet article, je souhaiterais passer une annonce, sait-on jamais : il y a quelques années, une personne dont je n'ai plus le nom m'a envoyé un portrait d'Honoré Jean-Marie Cordier de la Houssaye, cousin de mes ancêtres mentionné au début de mes recherches. J'ai malheureusement perdu ce portrait entre-temps suite à un problème informatique - comme toujours... - Si par un opportun hasard cette personne se reconnaissait, aurait-elle la grande gentillesse de m'envoyer une nouvelle fois ce portrait ? Je l'en remercie d'avance. Si vous souhaitez par ailleurs en savoir davantage sur la famille Devimeux, je vous conseille de lire l'article consacré à Eléonore Devimeux et à son premier époux le Général Tenet de Laubadère. Je me permets une dernière remarque à l'encontre de toute personne qui utiliserait les éléments présentés dans cet article sans me mentionner comme en étant la source : ces recherches concernant les familles Devimeux, Mareschal et Cordier, qui durent depuis des années, sont les miennes. Si je suis tout à fait d'accord pour les diffuser, les partager et les voir remplacer les erreurs que j'ai pu lire sur certains arbres, si je serais tout à fait ravi qu'elles apportent à ceux qui les cherchent de nouveaux renseignements, j'exige cependant que l'on m'indique explicitement et visiblement en source. Merci. Cet article est certes long, mais les recherches qu'il retrace le sont bien davantage, croyez-moi ! Après avoir résolu cet imbroglio généalogique et retrouvé le cousinage introuvable, je me demande désormais si Georges Mareschal, le chirurgien de Louis XIV, originaire de Gravelines, homonyme de mes ancêtres, n'était pas apparenté à Jean Mareschal, médecin lui aussi à Gravelines et qui plus est à la même époque. En attendant, je vous laisse avec le portrait - que mes lecteurs et abonnés Twitter connaissent sûrement déjà - de la grand-mère de mon arrière-grand-mère, nommée Pétronille, et descendante avec son mari de toutes les familles dont nous avons suivi la trace dans cet article, en partant de la fin règne de Louis XV pour arriver au début de celui de Louis XIV. Je tiens par ailleurs à rendre hommage à mon grand-père maternel, décédé il y a bientôt deux ans et toujours dans mon coeur. En vous souhaitant un excellent été. A très bientôt !


Pétronille Florentine Duquesnoy, ancêtre descendante tout comme son mari des Devimeux, des Cordier et des Mareschal - Portrait familial

dimanche 7 juillet 2019

Histoire de la famille Bonnet : Puivert, de drôles de surnoms et la légende du dragon de Terni

L'été est enfin là et pour être honnête, je suis de ceux qui apprécient les fortes chaleurs. Mais ce sont paradoxalement les confins septentrionaux de l'Europe que je suis allé découvrir en juin, pour mon anniversaire. Plutôt habitué à l'Espagne toute proche de mon Languedoc-Roussillon - oui, j'ai du mal avec les nouvelles régions... - les lointaines contrées islandaises m'ont à la fois envoûté et dépaysé. Comment ne pas l'être, entouré d'une nature saisissante où s'enchaînent des paysages énigmatiques et lunaires, volcaniques et majestueux, le tout cerné par une omniprésente mer sombre ? J'ai par ailleurs eu l'opportunité de visiter l'Écosse, de retourner en Angleterre : en somme, ce voyage a été une réussite et j'aurais aimé le prolonger davantage même si je suis déjà chanceux d'avoir pu l'entreprendre. L'ambiance légendaire que l'on ressent aisément aux Highlands ou à Snaefellsnes m'a suffisamment marqué pour que je veuille, d'une manière ou d'une autre, aborder le thème des légendes dans un article. N'ayant a priori pas d'ascendance viking proche, si ce n'est une ancêtre éloignée de mon arrière-arrière-grand-mère normande dont le patronyme dériverait du norrois, j'ai pensé qu'il ne serait pas inintéressant de consacrer mes prochaines recherches aux aïeuls de Marie-Vincentine Bonnet, grand-mère paternelle de ma mère, issue de vieilles familles du Kercorb, une région perdue à l'extrémité sud-ouest de l'Aude et où il y a peu encore, les habitants enclins à la superstition croyaient en toutes sortes de légendes...

Jean Bonnet (1843-1926) - quadrisaïeul - Photographies familiales*
Jean Bonnet, arrière-grand-père de mon grand-père, dernier des cinq enfants de Jean-Baptiste Bonnet et de Magdeleine Boulbès, naît au début de l'automne 1843 à Campeille, sur les hauteurs de Puivert. Pour l'anecdote, son unique soeur Pétronille, partie à Sète, est la principale protagoniste d'un rendez-vous ancestral écrit il y a quelques mois. Sept autres familles* vivent en ces lieux reculés, à savoir les Débat, les Rivals, les Danjou, les Verdier, les Peille, les Saurel et les Plantier - ces noms sonneront sans aucun doute familiers pour ceux des lecteurs qui connaissent la région. - Un cadre anodin pour le moment, j'en conviens, hormis l'étonnant surnom par lequel est désignée Magdeleine Boulbès. Si l'un d'entre vous connaît la signification du terme "Fouasseau", je suis preneur car je n'ai pour ma part qu'une seule hypothèse plausible. Fouasseau rappellerait plus ou moins le mot fouassier, lui-même variante de fouacier ou fabricant de fouace/fouasse, une sorte de large couronne de pain brioché parfumée à la fleur d'oranger, à laquelle des rillettes ou des fruits confits étaient parfois même ajoutés - j'écris cela à minuit, évidemment, la faim me tenaille maintenant ! - Si je m'en réfère aux renseignements piochés par-ci par-là, cette recette serait typique des montagnes du Rouergue et de l'Auvergne, il en aurait également été retrouvé dans les environs d'Albi, à une large centaine de kilomètres à vol d'oiseau au nord du Kercorb. Notons qu'à l'instar de sa voisine Rivel - un autre berceau des Bonnet -, Puivert est nettement plus sujette aux rigueurs des hivers montagnards que Chalabre et la région limouxine. Seuls les massifs calcaires du Plantaurel, contreforts des Pyrénées, protègent un tant soit peu le village des hivers pyrénéens. Il me semble dès lors tout à fait envisageable d'imaginer Magdeleine Boulbès préparer la pâte, les soirs d'hiver, puis faire cuire sous la cendre des fouasses pour ses proches, fouasses qui pouvaient se conserver en bon état plus d'une semaine. L'étymologie latine du mot foassa renverrait même à la cuisson particulière du pain sous la cendre. Je me plais à croire que mon arrière-arrière-arrière-arrière-grand-mère - ou quinquisaïeule, pour abréger - Magdeleine Boulbès, mère de Justin, de Pierre, de Pétronille, de Baptiste et de Jean Bonnet devait préparer d'excellentes fouasses pour recevoir ce surnom*.

Le château de Puivert au crépuscule - Photographie provenant du blog de ma mère - LIEN

Les fouasses sont par ailleurs mentionnées dans les journaux destinés aux pâtissiers biscuitiers et aux boulangers jusqu'à la fin du XIXe siècle. Ainsi lit-on, dans les documents historiques de la pâtisserie française, la description suivante : "[...] ils fabriquaient également des fouaces, sortes de pains faits de fleurs de farine, en forme de galettes et ordinairement cuits sous la cendre." Si la recette semble à première vue alléchante, tel n'est pas l'avis des docteurs, dans un traité d'hygiène sur les paysans, selon lesquels : "Dans beaucoup de pays, les jours où l'on boulange, on mange de la fouace ; c'est un morceau de pâte incomplètement levée que l'on jette sur la tôle du four et que l'on mange bouillante, avec ou sans beurre, trempée dans du lait ou du vin. Cet usage est encore plus dangereux que celui de manger du pain chaud ; ordinairement, après un semblable repas, on est obligé de boire beaucoup ; la pâte mal levée fermente dans le corps, et les estomacs les plus complaisants sont quelquefois durement éprouvés à la suite d'un déjeuner composé de fouaces." Ces propos sont toutefois très généraux et l'hypothèse de la recette montagnarde apparaît plus crédible. Mon ancêtre pourrait simplement avoir eu un penchant pour la gourmandise. Après tout, j'ai toujours vu mon grand-père manger quantité de gâteaux et je crois que cela s'est transmis... Nous avons désormais éclairci le mystère qui planait autour du surnom de mon ancêtre, mais d'autres éléments paraissent quelque peu étonnants, à commencer par les toponymes locaux. 
 
Carte générale de la France, Montlluís-Mosset, montrant les hameaux situés près de Puivert - 1781 - Provient de la BNF - LIEN - et situation géographique de Puivert dans le monde ouest-méditerranéen
Si certains lieux-dits tels Campferrié, Campsadourny et Campsylvestre se réfèrent directement aux familles locales, d'autres en revanche semblent plus étranges. Camp-Barberouge, Camp-Bounalire ou les Arnoulats revêtiraient à coup sûr une dimension légèrement exotique pour un visiteur étranger à la région et à ses drôles de coutumes toponymiques. Mes ancêtres vécurent au moins dans deux de ces camps, au XIXe siècle à Campeille et plus antérieurement à Campserdou. Le premier est d'ailleurs mentionné dans l'Histoire de la terre privilégiée - comprenez par là le Kercorb chalabrois - de Casimir Pont. En voici un passage : "C'est également en côtoyant la rive droite du Blau, passant par Villefort, que les Chalabrois gagnaient le donjon de Puivert. Pour venir de ce dernier point sur Rivel, il fallait tout d'abord gravir la côte de Campeille, traverser les bois de chêne qui couvrent les hauteurs de Mouiche, longer la fameuse plaine des Roupudés, de glorieuse mémoire ; puis descendre en droite ligne dans les bas-fonds de la Ruero, par une pente très rapide, rude [...]" Jean Bonnet vécut ainsi son enfance entouré de chemins escarpés et de chênes centenaires. Dernier de la fratrie, il ne connut que très peu sa grand-mère maternelle Anne Cassagnaud, qui s'était installée à Rivel et que les Bonnet devaient vraisemblablement aller voir en passant par le chemin que décrit Casimir Pont, dans le sens inverse. Ironie du sort, le sentier continue jusqu'à l'église Sainte-Cécile de Rivel et passe près de la propriété du Marais*, dont Jean Bonnet héritera bien des années plus tard de la famille de sa future épouse Marie Lagarde, et qu'il transmettra à ses petites-filles Marie-Vincentine - mon arrière-grand-mère - et Jeanne Bonnet.

Cascade of Terni - 1797-1799 - Estampe - J. Mérigot - Provient de la BNF - LIEN
Dès les premières années du XIXe siècle et même avant, les membres de la famille Bonnet vivaient à Campeille. Leur généalogie s'y est enracinée sur plusieurs générations, à l'image des chênes qui bordent le vieil hameau. Pour autant, la toponymie est loin d'être le seul élément exotique dans la mosaïque de noms que mettent en lumière des recherches approfondies sur cette famille. Je peine à en déterminer les origines, mais le grand-père paternel de Jean Bonnet, né à la fin des années 1750, se nommait Volusien Boulzia. S'il fut aussi quelquefois appelé Jean Volusien ou Jean Boulzia, rien ne permet à première vue d'expliquer l'attribution de tels prénoms. Le seul autre Volusien à ma connaissance n'est qu'un éphémère empereur romain du IIIe siècle, Gaius Vibius Volusianus, qui ne serait visiblement pas lié au Kercorb. Je vous ai cependant fait part de mon désir d'associer à cet article une dimension légendaire, pour rester dans la continuité des impressions de mes voyages. Or, la barrière entre histoire et généalogie est selon moi bien souvent ténue, et celle entre histoire, mythologie et légendes peut l'être tout autant. C'est ainsi que les recherches visant à déterminer les origines des prénoms peu communs de mon ancêtre m'ont mené jusqu'à la ville d'Interamna, aujourd'hui Terni, située à une centaine de kilomètres au nord de Rome et où mourut l'empereur Volusien en août 253. Pour l'anecdote, Saint-Valentin y est né en 176. Mon intérêt s'est plus particulièrement porté vers la légende la plus connue de la ville ombrienne, celle de Thyrus, le terrible dragon qui terrorisait les habitants de Terni. L'ombre menaçante de cette vilaine créature planait sur la ville et sa seule évocation suffisait à décourager les plus valeureux guerriers. Mais au moment où les habitants s'apprêtaient à se résigner, un jeune homme noble se porta volontaire pour vaincre le dragon. Il reçut la bénédiction des anciens et trouva la bête endormie. Malheureusement, le dragon se réveilla et la bataille s'engagea au profit du monstre. Alors que le brave jeune homme était à la merci du dragon, son armure refléta un opportun rayon de soleil, aveuglant par la même occasion Thyrus. L'héroïque guerrier en profita pour terrasser l'infâme dragon d'un coup de lance, sous les yeux médusés des habitants de Terni. Des fêtes furent organisées plusieurs jours durant, et l'on récompensa le jeune héros en lui offrant les terres du dragon Thyrus. De nos jours, les armoiries de la ville gardent une trace du dragon. Il me parait important de retranscrire, de partager et de faire connaître ces légendes folkloriques dont nous n'entendons que bien trop peu parler et ce même dans les cours universitaires qui ont à mon goût et de ce que j'en ai constaté une fâcheuse tendance à ne se centrer que sur certains aspects historiques - religions, politique... - et délaissent une infinité d'éléments passionnants et beaucoup moins rébarbatifs. Pour en revenir à la généalogie de la famille Bonnet, il m'a semblé judicieux de raconter en détail la légende du dragon de Terni pour souligner, et je crois vous en avoir déjà parlé, la propension à la superstition des habitants du Kercorb et plus généralement du monde méditerranéen. Mon arrière-grand-mère Marie-Vincentine Bonnet, qui vécut pourtant au XXe siècle, était restée particulièrement attachée à diverses peurs et traditions aux origines lointaines. Aussi craignait-elle que de malveillants voisins ne lui jetassent un mauvais sort, peut-être même une malédiction. Elle évitait d'ailleurs certains lieux, considérés comme hantés ou porte-malheurs, et éloignait les mauvais esprits par diverses ruses - en pendant tel ou tel objet -, ruses que j'ai été surpris de retrouver de nos jours encore lors d'un voyage en Italie à Naples. Je suis curieux d'en apprendre davantage sur ces croyances mystiques et sur les étroits rapports que semblaient entretenir avec elles nombre de peuples méditerranéens, à l'instar de mon arrière-grand-mère. Et puis, n'est-il pas agréable de se cultiver en recherchant ses ancêtres ?

Descendance partielle et simplifiée de Volusien Boulzia Bonnet - Recherches personnelles
J'aurais aimé poursuivre cet article et remonter les diverses générations de la famille Bonnet mais il me manque pour le moment un acte et il est plutôt tard - j'ai pour ma part l'habitude d'écrire en soirée. - Quelques petites précisions signalées par les astériques : la photographie de Jean Bonnet a été identifiée il y a quelques années par son arrière-petit-fils, mon grand-père maternel, fils de Marie-Vincentine Bonnet. Les sept autres familles voisines des Bonnet me sont connues grâce aux recensements de Puivert des années 1836 et 1846.  Magdeleine Boulbès était surnommée Fouasseau et les surnoms n'ont rien d'inhabituel dans cette région. La propriété du Marais, située sur les hauteurs de Rivel, appartenait à la famille Lagarde, dont Jean Bonnet épousa l'une des descendantes. Leurs petites-filles Marie-Vincentine et Jeanne Bonnet en héritèrent. Si vous souhaitez en apprendre davantage sur la ville de Terni et que vous lisez l'italien, je vous invite à consulter Storia di Terni de Francesco Angeloni. Un rendez-vous ancestral a été consacré à Pétronille Bonnet. Je vous souhaite un excellent mois de juillet. Tant que j'y pense, les photos de mes voyages seront peu à peu publiées sur mon profil Instagram.