samedi 15 décembre 2018

Rendez-vous ancestral : Pétronille Bonnet, une vie au bord de la Méditerranée

Alors que j'envisageais sereinement la fin de l'année, un virus grippal bien déplaisant et une montagne si ce n'est une avalanche de travail et de dissertations, auxquels s'ajoute le contexte peu ragoûtant de l'actuelle France que je ne commenterai pas davantage même si une telle violence de toutes parts dans ce qui fut le berceau des Lettres me navre, j'ai décidé de prendre un peu de recul, d'en revenir à mes passions. Car oui, dans cette société oppressante, il devient vital de s'accorder un peu de temps pour faire ce que l'on aime et j'éprouve le besoin d'écrire, d'écrire quelque chose d'intéressant à mes yeux, un texte qui n'a rien de scolaire et tout de magique, riche en saveurs et en couleurs. J'ai manqué plusieurs rendez-vous ancestraux - pour rappel, ce défi consiste à mêler romanesque et généalogie, une idée de génie ! - qui ont lieu le troisième samedi de chaque mois. Et celui-ci, je ne voulais en aucun cas le laisser passer. Pour être honnête, bien que les sujets ne manquent pas, j'ai peiné à en choisir un qui m'inspire suffisamment. J'hésitais à vous raconter les souvenirs de mon arrière-arrière-grand-père Arsène Lehoux, immortalisés dans une interview peu de temps avant son centenaire, à broder sur l'éventuel quotidien d'une ancêtre lointaine qui vécut à Saint-Germain-en-Laye au temps de la cour, mais finalement, je me suis laissé guider par la musique. Aussi étonnant que cela puisse paraître, je vois en la musique une sorte de fleuve qui berce notre imagination telle une paisible barque voguant vers un océan d'imaginaire. C'est ainsi qu'en écoutant Dalida, de loin l'artiste que je préfère, j'ai repensé à mon grand-père maternel, décédé en août 2017, qui l'adorait lui aussi, et j'ai décidé de consacrer ce rendez-vous à mes ancêtres maternels, dont je me sens proche car ils vécurent comme moi dans cette belle région méditerranéenne, le Languedoc-Roussillon. Je vous propose cette fois une escapade qui nous emmènera jusqu'aux rives de Mare Nostrum, car je ne pourrais évoquer ma famille maternelle sans la Méditerranée, ces deux thèmes étant indissociables. Nous mettons le cap sur Sète, où vécut plus de cinquante ans Pétronille Bonnet, mon arrière-arrière-arrière-grande-tante. Et je vais pour cette occasion m'essayer pour la première fois à une forme d'écriture que je viens d'imaginer, une sorte de journal intime, mêlant faits imaginaires et généalogiques, que Pétronille aurait pu tenir, cependant entrecoupé de mes propres mots. Une rencontre plus littéraire que physique, mais pourquoi ne pas tenter ce rendez-vous en Méditerranée ?

Vue de Cette [Sète], Hérault - J.J.B. Laurens - Lavis à l'encre - XIXe siècle - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN

~ Année 1858 ~

Languis ques pere !

Y aller ou non ? Boudu, quelle question ! Partir de ma campagne audoise reculée, ne plus voir les monts pyrénéens mais des bateaux aller et venir... Ici il n'y a bien que les cigales pour se faire entendre, mais là-bas... Té ! Je ne sais quel cousin ou parent, quelqu'un de bien, de la famille, nous écrivait que la Provence était fort belle, qu'elle avait le ciel bleu du sud, mais qu'il regrettait notre province, parce qu'ici, notre ciel était plus bleu encore ! Mais point d'autre destin pour moi, à Puivert, que d'épouser un voisin du coin, point d'autre tâche à part reprendre la ferme de Pépé et de Mémé... Justin, mon frère, l'un de mes frères car nous sommes tant dans la famille, me confiait qu'à Sète, qui est faut-il bien l'admettre, plus proche et plus voisine que la Provence, on cherchait en nombre de jeunes cuisinières. Et c'est que je cuisine certainement mieux que je ne jardine... Et puis voyager, un peu, pour mes vingt ans... J'hésite... Partir si loin des miens... Mais... "Languis que pere" me sifflait l'oisillon qui se dorait au soleil. Languis ques pere...

Pétronille Bonnet naquit à Puivert, aux confins de l'Aude, de l'Ariège et des Pyrénées-Orientales, en mai 1838. Seule fille de Volusien Boulzia Bonnet de Magdeleine Boulbès, agriculteurs enracinés dans leurs terres natales, elle vécut une enfance simple entourée de ses quatre frères - dont le dernier, Jean, est le grand-père de Marie-Vincentine Bonnet, épouse Bourrel, mon arrière-grand-mère-, de sa grand-mère Anne Cassagnaud et de ses cousins Rey. Entre les étés chauds et champêtres et les rigoureux hivers montagnards propres à cette région perdue au sud du Sud de la France, Pétronille n'entrevoyait sans doute guère de perspectives d'avenir autres que celles de ses amies, à savoir épouser une connaissance des environs, connue depuis toujours par la famille. Si cette coutume se retrouvait dans toutes les provinces et même en ville, sa résonance s'amplifiait fortement au beau milieu du Kercorb, terre privilégiée cependant quelque peu étroite de moeurs. Pétronille rêvait d'ouverture et tout ne lui paraissait qu'enclave. Une enclave magnifique, subtil mélange d'airs méditerranéens et pyrénéens, plus espagnole que française, mais une enclave, une enclave avec ses défauts. Une terre de refuge, de repli, unique mais immuable. "Il s'ennuie, celui qui attend". Inévitablement, cette phrase se répétait en son esprit tel le carillon des cloches. Même l'oiseau la lui chantait non sans un certain enjouement : Languis ques pere ! Il était temps ! Pétronille se résolut à partir ne serait-ce qu'un temps en ville, découvrir l'azur de la Méditerranée, cette mer qui était l'histoire des peuples de sa région, une histoire, comme la plupart de ses voisins, qu'elle méconnaissait, mais dont elle était fille et héritière.  Elle convainquit non sans difficulté son père Volusien Boulzia - le premier prénom rappellerait un passé romain, le second une racine à consonance plus ou mois arabo-berbère - puis sa mère qui fut contrainte de consentir à ce désir d'évasion qu'elle avait peut-être elle-même éprouvé dans sa jeunesse. Pétronille partit ainsi pour Sète...

Groupe de navires. Sète. Méditerranée - Gustave Le Gray - Photographies Marines - 1857 - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN

~ Juillet 1859 -

Dos montagnies se rencontron pas si fan ben dos persones !
 
Que de hasards dans ce joli port ! Pépé et Mémé s'accommodent de quelques visites quand c'est possible, les caminos ne sont pas bien praticables. Mais que de hasards ici ! Pensez-vous que, quelques mois plus tôt, un homme m'a courtisé. Alors, il m'explique qu'il s'appelle Jean-Baptiste Caux, qu'il est de Fougax-et-Barrineuf du Pays d'Olmes voisin de ma campagne ! J'en fus toute espantée ! Que de hasards ! Il me sortit cette belle phrase : "Dos montagnies se rencontron pas si fan ben dos persones" ! Que c'était bien vrai ! Je lui répondis que les montagnes nous séparaient mais que la mer, ici, nous réunissait ! Dos montagnies se rencontron pas si fan ben dos persones...

A la fin du mois de juin 1859, Pétronille Bonnet, devenue comme elle le souhaitait cuisinière à Sète, n'épouse pas, contrairement à ce que nous aurions pu croire, un véritable étranger. Jean-Baptiste Caux, originaire de Fougax-et-Barrineuf, village de montagnards à la limite de l'Ariège, perdu dans une vallée derrière Bélesta, est issu d'une famille appartenant au cercle des proches de la famille Bonnet et dont on retrouve des membres directement apparentés jusqu'à la génération de mon grand-père. Et même si l'éventualité d'une homonymie est possible, il s'avère que les familles du Kercorb sont plus ou moins toutes apparentées les unes aux autres. "Deux montagnes ne peuvent se rencontrer, mais deux personnes, si". Quoique l'on puisse interpréter de plusieurs manières ce proverbe, je trouve qu'il se prête fort bien à la situation. Pétronille et Jean-Baptiste emménagèrent dans une petite maison d'une ruelle de Sète. Il ne fait aucun doute que la famille ne roulait pas sur l'or à ce moment là, mais rappelons-nous du proverbe ancestral : "Argent non es que aygue". L'argent n'est que de l'eau. J'aurais rajouté "salée", car plus on en boit plus on a soif... Au fil de mes recherches, j'ai constaté que bien souvent les habitants de la Méditerranée, et davantage encore dans les ports, sont plutôt pauvres, à l'exception d'une certaine diaspora. Il s'agit là de l'une des plus grandes différences entre mes ancêtres paternels parisiens et mes ancêtres maternels  méditerranéens - même si cela est à nuancer -, et de cette différence résulte un autre angle pour aborder les recherches généalogiques, celui de la richesse culturelle, historique, ethnique, linguistique et folklorique des méditerranéens, un héritage qu'ils perpétuent tout en l'ignorant. Enfin bref, ne nous perdons pas dans les limbes d'une réflexion soudaine, et revenons-en au journal de Pétronille.
 
Mer Méditerranée, Cette [Sète] - Gustave Le Gray - Photographies Marines - 1857 - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN

~ Février 1912 ~

Se jouynesse sabie et vieillesse poudie jamay ben non manquaray !

Que le temps est passé ! Les années se sont accumulées comme les grains de sable de la playa, un jour la mer, notre mère, les reprendra et les emmènera sur une autre de ses rives... Mon fils, Théodore, va se marier, enfin ! C'est qu'il a cinquante ans déjà ! Il travaillait tellement, mais notre vie est meilleure maintenant. Il y a bientôt soixante ans que je suis partie de mon Kercorb natal, j'ai vu ce port s'agrandir, j'ai vu et entendu tant de choses. Mais au final, je pense que rien n'a changé : la douceur de l'air, le soleil chaud et réconfortant, le ciel bleu - mais il était plus bleu, oui, dans mon Kercorb -, la mélodieuse caresse des vagues, ces horizons lointains, ces ports d'en-face dont on voit s'esquisser les phares et les murailles, les bateaux qui partent ou reviennent. Je trouve bien drôle, maintenant, d'avoir des parents un peu partout, à Toulon, vers Marseille, à Nice, même à Sète où des neveux et nièces ont rejoint notre famille, et maintenant en Italie ! Mon fils va épouser une italienne, enfin, une moitié-italienne. Elle est encore en âge d'avoir des enfants, j'espère qu'ils en auront ! Quand je repense à ma jeunesse... Se jouynesse sabie et vieillesse poudie jamay ben non manquaray... Se jouynesse sabie et vieillesse poudie jamay ben non manquaray !

En 1912, Pétronille Bonnet vit toujours dans le vieux Sète avec son mari Jean-Baptiste Caux. Tous deux sont propriétaires. Leur fils, apparemment unique, Théodore, est déjà âgé de cinquante ans. Après avoir été caporal d'infanterie de marine et moniteur de gymnastique à Toulon, il rachète une boulangerie dans le centre-ville. Alors que ses parents approchent des quatre-vingts ans, il épouse une certaine Pauline Cristofani, dont le père, Barthélémy, est un entrepreneur originaire de Lucques en Toscane, et la mère, Delphine Estournet, languedocienne. Âgée de quarante ans, Pauline Cristofani est déjà mère d'une fille, Denise Ferrari, née d'un premier mariage avec un corse de Morosaglia, un village du Cismonte en Haute-Corse - Cismonte signifiant "En-deçà-des-Monts" -. Le destin de toute cette famille m'est inconnu par la suite, mis à part le fait que Denise Ferrari est morte à Antibes en 1968. Celui de Pétronille Bonnet, grande-tante de mon arrière-grand-mère Marie-Vincentine Bonnet, se perd également dans les sables du temps, que la Méditerranée a sans doute repris et emmenés dans son Histoire. Le souvenir des cousins de Sète perdura cependant, ma mère en entendit parler dès son enfance, mon grand-père y faisait référence également.

La Mer Méditerranée [...] - Sr. Sanson et H. Jaillot (Paris) - Carte - 1685 - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN
Ces quelques grains de sable romancés de la vie de Pétronille Bonnet, mon arrière-arrière-arrière-grande-tante qui partit du Kercorb à l'âge de vingt ans, au beau milieu du XIXe siècle, pour s'installer à Sète où elle vécut plus de cinquante ans par la suite, m'ont permis de m'essayer, comme je vous en faisais part, à un mélange de styles d'écriture : à la fois romanesque, journal, généalogie et étude de moeurs. Ce mélange épicé m'a bien plu et je pense en proposer d'autres dans le même style lors de futurs rendez-vous ancestraux, d'autant que les ports méditerranéens ne manquent pas dans ma famille maternelle dont les membres ont pour certains vécu, outre en Languedoc, en Provence, en Algérie, en Espagne, ou au Maroc ; on croise aussi Tripoli dans ma famille paternelle - au moins par trois branches d'ailleurs -. J'ai volontairement choisi, pour le moment, de ne pas raconter la vie de Pétronille Bonnet, qui fut cuisinière de nombreuses années durant, certes à cause d'un manque de renseignements, mais aussi pour garder la part de mystère qui entoure son destin.
 
Familles Bonnet, Boulbès, Caux et Cristofani - Recherches personnelles et archives familiales
Les proverbes languedociens cités dans ce rendez-vous ancestral littéraire proviennent d'une petite merveille que j'ai chinée dans une brocante à Toulouse en juin dernier - je pense en avoir parlé sur Twitter d'ailleurs - intitulée Proverbes du Languedoc de Anne de Rulman. Le hasard a voulu que les anciens propriétaires de ce livre habitent justement près de Fougax-et-Barrineuf, tout semble lié et je devais forcément trouver ce livre un jour. Il regorge littéralement de proverbes tous aussi originaux les uns que les autres, parfois difficiles à comprendre ou à interpréter, aussi j'espère ne pas en avoir erroné les sens dans cet article. Le joli tableau que vous voyez et qui se trouve juste à l'entrée de ma chambre est celui de mon arrière-grand-mère Marie-Vincentine Bonnet, petite-nièce de Pétronille, réalisé par ma mère qui est donc sa petite-fille. Je vous propose de terminer ce rendez-vous avec des sonorités de la Méditerranée et ces douces chansons de Dalida qui m'ont bercé tout au long de ce passionnant exercice d'écriture. Je vous souhaite une radieuse journée !

dimanche 28 octobre 2018

Marie-Catherine Leterre (1784-1872) : de Louis XVI à la Troisième République

Bercé par les musiques de Faure et de Debussy, alors que les premières et froides pluies hivernales claquent sur le sol, je décide de me pencher davantage sur la vie de Marie-Catherine Leterre, l'ancêtre la plus ancienne en termes d'années dont une photographie m'est parvenue. Mais avant cela, parlons un peu des dernières nouvelles. La rentrée, cette année tardive, m'a permis d'improviser quelques jours en Campania au cours desquels j'ai découvert l'agitée capitale napolitaine, qui m'a laissé un arrière-goût plutôt mitigé, si ce n'est amer, bien qu'elle regorge effectivement de vestiges plus anciens les uns que les autres, mais aussi et surtout de visiter la magnifique Pompéi, un lieu qui m'a paru comme hors du temps et symbolique de notre culture mère. Et quel plaisir que de pouvoir entrer dans les somptueuses villae romaines, de toucher ses pierres vieilles de deux millénaires, d'apercevoir entre quelques recoins les traces du passé, de somptueuses mosaïques représentant hommes, femmes et animaux d'autrefois, ceux qui nous ont précédé mais qui me sont bel et bien apparus proches... En cet hivernal samedi d'automne, quelque peu ennuyant, bien que la perspective de me rendre pour la première fois aux Archives du Gers ce mercredi m'enchante, je pars sur les traces d'une ancêtre dont la vie, aussi longue que ponctuée de péripéties parfois dramatiques découlant des aléas de l'histoire, m'est depuis quelque temps moins inconnue, dont les mystères s'estompent peu à peu au fil des découvertes...

Marie-Catherine Leterre - XIXe siècle - Archives familiales
Certains ancêtres semblent avoir traversé les époques, survécu aux heures sombres de l'histoire, alors que parfois même leur famille entière a été emportée en quelques années. Leur courage et leur force morale semblent si grands au regard des mésaventures que l'Histoire leur a imposées. Marie-Catherine Leterre, née au XVIIIe siècle sous le règne de Louis XVI, âgée de cinq ans lorsque survint la Révolution, connut toutes sortes de régimes : Monarchies, Républiques, Consulat et Empires. Mère de onze enfants, elle vécut jusqu'aux prémices de la Troisième République et se trouve être l'arrière-grand-mère de mon arrière-arrière grand-mère. Sept générations et près de deux siècles nous séparent, et pourtant, son visage est là, immortalisé sur cette photographie qui par chance nous est parvenue. Marquée par les tempêtes de l'Histoire et par une succession de bouleversements, elle parvint pour autant à tirer son épingle du jeu d'une époque à l'autre. Son regard sombre semble teinté d'espoir, j'y aperçois une lueur de bienveillance qui brille fièrement, comme si, à travers cette photographie, Marie-Catherine Leterre s'adressait à sa postérité... Qui était cette femme, mon ancêtre, qui vécut entre deux siècles ?

Souvenir de la Seine. Vue de Normandie. - Dessin à la plume - Auteur inconnu - XVIIIe siècle - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN
Marie-Catherine Letêre - l'orthographe du nom a varié selon les époques - voit le jour le dimanche 14 mars 1784, peut-être au moment de la messe. Baptisée le lendemain même, elle est la fille ainée d'Ange Nicolas Letêre et d'Angélique Mouchel, marchands blatiers à Malaunay, village situé à une quinzaine de kilomètres et quelques heures de marche au nord de Rouen. Malaunay compte alors trois paroisses : Saint-Nicolas, Saint-Maurice, et Notre-Dame-des-Champs, où vit la famille Letêre. Les blatiers sont des marchands céréaliers, plus particulièrement de blé, et selon certaines sources, des négociants qui achètent les céréales et la farine pour ensuite les revendre avec une commission. En 1785, le couple Letêre a une autre fille nommée Marie-Madeleine. Il y aurait possiblement eu une troisième fille, dont la trace m'échappe pour le moment. La famille vit paisiblement aux abords de la rivière Cailly - ou Maronna pour les romains -, dans la vallée du même nom, connue pour ses très nombreux moulins et son industrie prospère, notamment dans le domaine de la papeterie, véritable institution dans cette région au XVIIIe siècle. Plus tard, la vallée sera même surnommée "la petite vallée de Manchester" en raison de l'intense activité industrielle qu'elle connut. Marie-Catherine Leterre passe son enfance près de ses quatre grands-parents, de ses tantes, de divers cousins et membres de la famille. Son grand-père paternel, Nicolas Leterre, est marchand de chevaux, et sa grand-mère, Anne Bayeul, marraine de nombreux enfants des environs. Ses grands-parents maternels, Jacques Mouchel et Marie-Marguerite Moulin, sont papetiers, et ce comme leurs ancêtres depuis plusieurs générations. Des recherches dans le Journal de Rouen, qui existe depuis 1762, m'ont livré quelques anecdotes à propos de Malaunay, même si les indications sur la commune sont plutôt rares. Je ne m'étais jusqu'alors jamais interrogé sur l'alimentation de mes ancêtres. Mais, récemment, j'en suis venu à me poser toute une série de questions quant à cette thématique, et notamment la suivante : à quels endroits et de quelles manières mes ancêtres ruraux s'approvisionnaient-ils pour manger ? Il paraît évident que la famille Leterre, qui comptait divers commerçants, marchands de chevaux, de céréales, des bouchers et des boulangers entre autres, et qui possédait des terres, tirait parti de ses productions. Pour autant, certains aliments, ou du moins certains arbustes, ne pouvaient sans doute être trouvés qu'en magasin. Un bref passage de la rubrique "Annonces, Affiches et Avis Divers" du Journal de Rouen, dans un numéro des années 1780, décrit avec précision les marchandises proposées par un marchand de Malaunay : "[...] toutes sortes d'arbres fruitiers, hautes et basses tiges, comme poiriers, pommiers, abricotiers, pruniers et cerisiers très-forts, pruniers à fleurs-doubles et à fruit, merisiers à fleurs-doubles, fraisiers & framboisiers perpétuels, lilas doubles, de très beaux plants d'asperges de Hollande, dites gros-violet, de deux & trois sens [...], de la graine de petits radis blancs & roses, & graines de rave à petit colet." Un ouvrage de Gallica, intitulé Coutumes du pays et duché de Normandie offre des renseignements d'une tout autre nature quant aux "Usages locaux de Vicomté de Rouen"; dont voici quelques extraits : "I. Les héritages assis és Paroisses de Malaunay & Saint-Maurice, depuis la fontaine de la Cressonnière venant jusqu'au Bourg de Malaunay, & depuis le Pont dudit lieu jusqu'au Maupas, qui fait la séparation du Houlme & Malaunay, sont parta{gea}bles également entre frères [...] . III. Les femmes ont moitié en propriété aux acquisitions qui se font d'héritages franchement tenus en la dite Paroisse." En somme, les femmes pouvaient ainsi, ne serait-ce que partiellement, être propriétaires à Malaunay au XVIIIe siècle. Et pour se nourrir, les malaunaysiens devaient a priori acheter les arbustes cités plus haut pour les planter dans leur jardin, en récolter les fruits une fois la saison venue et en tirer de nombreux produits.

"La France éplorée [...]" - Estampe - 1794-1799 - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN
Alors que les premières années de Marie-Catherine Leterre semblent tout à fait prospères, l'ombre de la terrible Révolution se fait de plus en plus menaçante. La vie de la famille Leterre au cours de la sombre décennie 1790 reste relativement opaque. Ange Nicolas Leterre et Angélique Mouchel auraient apparemment eu des dettes à une certaine époque, sans que je n'en sache davantage. Par ailleurs, à partir des années 1796-1797, les Leterre ne sont plus que cultivateurs et ne vivent apparemment que de leurs seules récoltes. Pour Marie-Catherine, cette décennie est tragique. Elle perd un à un tous les membres de famille : son grand-père paternel en 1795, ses grands-parents maternels en 1796, sa grand-mère paternelle, qui disparaît des registres au même moment - et dite morte par la suite - puis son père le 17 juillet 1801 et sa mère le 25 septembre de la même année. A dix-sept ans, Marie-Catherine et sa soeur Marie-Madeleine se retrouvent orphelines et sont confiées à Pierre Alexandre Quilbeuf, leur cousin, de près de vingt ans leur ainé. S'en suivent alors quatre dures années au cours desquelles Marie-Catherine travaille comme éplucheuse de laine, jusqu'à son mariage. La Révolution semble avoir été dramatique pour bon nombre de mes ancêtres...

Signatures du mariage Le Breton / Leterre - 12 février 1805 - Malaunay - Archives de la Seine-Maritime
La vingtaine à peine, Marie-Catherine épouse un serrurier de Pavilly nommé Jean-Baptiste Le Breton, de trois ans son ainé, fils de Jean-Ange Le Breton et d'Elizabeth Hurel. N'ayant pour l'instant pu accéder au contrat de mariage, j'ignore les tenants et les aboutissants de cette union. Je crois cependant savoir que Marie-Catherine et sa soeur héritèrent au moins en partie des biens laissés par leurs parents, ce qu'induirait la logique. A partir de février 1805, Marie-Catherine, devenue Mme Le Breton, cesse de travailler. Il est intéressant de noter que même si la Révolution a durement éprouvé leurs familles, les deux époux et leurs proches signent d'une écriture relativement correcte pour l'époque : "Catherine Leterre" ; "Breton fils" ; "Pre Quilbeuf ; "Le Breton perre [père]". Par ailleurs, j'ai estimé, suite à mes recherches et en comparant les structures familiales avant et après l'épisode révolutionnaire, que sur les onze ancêtres des familles Le Breton et Leterre vivants au moment de la Révolution, huit sont décédés ou ont disparu des registres entre 1789 et 1801. Cela dit, le couple Le Breton, qui s'installe au Houlme, bourgade proche de Malaunay, va fonder une famille fort nombreuse comptant pas moins de onze enfants nés entre 1805 et 1824. Sept d'entre eux survivent : Casimir, Honoré, Marcel, Célestine, Eulalie, Augustine et Tranquille - ce dernier est mon arrière-arrière-arrière-arrière-grand-père -. Cette natalité fort élevée, inhabituelle pour ces familles là, pourrait bien s'expliquer par le désir de refonder une famille après la vague de décès de la décennie précédente, quoique cela relève davantage de mon interprétation personnelle que d'une quelconque preuve tangible.

Le Houlme et Malaunay - Carte de l'état-major - XIXe siècle - Géoportail - LIEN
Après les tumultueuses années révolutionnaires, Marie-Catherine Leterre semble avoir retrouvé un quotidien plus serein au Houlme, où son mari, qui a fondé une entreprise de serrurerie, se spécialise dans la construction de machines hydrauliques et de manèges. Je n'ai pas réussi à cerner ce que sont ces machines hydrauliques, si ce n'est qu'elles seraient liées au fonctionnement des locomotives, et qu'elles auraient été particulièrement utilisées en Seine-Inférieure, ce qui me parait d'autant plus étrange que les premiers chemins de fer sont apparus quelques décennies plus tard. Hormis ces fameux hydrauliques, Jean-Baptiste Le Breton fabriquait très certainement des serrures, des coffres-forts mais aussi des structures métalliques complexes. Un acte notarié rédigé à la fin des années 1830, dont l'existence m'est connue grâce à une publication officielle dans le Journal de Rouen faite à la demande de Marie-Catherine Leterre, décrit de manière plutôt détaillée la propriété des Le Breton au Houlme : "Une propriété en la commune du Houlme, à peu de distance de la grande Route de Rouen à Dieppe, à laquelle on accède par une large allée. Cette propriété qui a aussi un accès sur le chemin un passage, consiste en terrain, cour, maison, [...] arbres fruitiers et jardin [...] Sur le dit terrain sont édifiés un tènement de trois maisons, l'une de construction nouvelle, composée de rez-de-chaussée, premier étage et grenier, [...] la seconde composée d'un rez-de-chaussée seulement avec greniers [...] la troisième composée d'une cave, d'un rez-de-chaussée et d'un grenier [...]. Il existe à la suite un petit bâtiment à usage d'écurie [...] un bâtiment à usage de pressoir avec une chambre au-dessus [...] au côté sud un vieux bâtiment couvert de chaume [...] un petit bâtiment en planches [...] un hangar [...] et vers le milieu un autre bâtiment à usage d'atelier de construction de machines hydrauliques et de manège." Il semble, à la lecture des nombreuses pages de cet acte dont je vous reparlerais éventuellement, que cette propriété qui était une ancienne ferme médiévale ou un regroupement de maisons, ait été transmise entre plusieurs membres de la famille Leterre. Elle appartenait originellement au grand-père paternel de Marie-Catherine. Suite à plusieurs contrats, elle en avait majoritairement hérité, le reste appartenant à ses soeurs - la troisième soeur n'est connue que par cet acte, comme étant l'épouse d'un certain Pompée Lacaille -. Malgré ces indications, je ne parviens toujours pas à localiser avec exactitude la propriété de Marie-Catherine Leterre, située très près de la route reliant Dieppe à Rouen, et ce même en observant attentivement les diverses cartes...

Troubles du Houlme. Pièces préliminaires [...] - Monographie imprimée - 1825 - éd. A. Boucher, Paris - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN
En août 1825, sous Charles X, et alors que Marie-Catherine atteignait déjà les quarante ans, une révolte connue sous le nom de "Troubles du Houlme" éclata suite à un différend entre M. Levasseur, industriel filateur au Houlme, et ses employés. Le patron se refusait à payer à ses centaines d'employés la demi-heure supplémentaire qu'il leur imposait le midi sur leur temps de repas, ce qui conduisit ces derniers à se rassembler devant le hall d'entrée sud de la fabrique, où, acculés, Levasseur et son fils s'étaient réfugiés. Les ouvriers arrivaient par centaine des communes voisines et étaient au moins quatre-cents devant l'entrée du pavillon. Selon une autre version, cette révolte aurait également été motivée par le fait que les Levasseur retinrent en otage six ouvriers, dont quatre auraient été menottés. Les autres ouvriers auraient ainsi réclamé la libération de "leurs camarades". Avertis de la situation, le maire et son adjoint se rendirent immédiatement sur place, bientôt rejoints par le commandant de gendarmerie, exhortant le sieur Levasseur de calmer les esprits, ce qu'il refusa. Le commandant libéra tout de même deux des otages. Levasseur en fut irrité, refusa de libérer les quatre autres, et fit sortir les autorités de sa demeure. Puis, accompagné de quelques gendarmes, il aurait prononcé ces mots : "Marchez, Messieurs, je suis à votre tête, dissipez ces gens !" Le maire et son adjoint décidèrent de se rendre à Rouen pour alerter les "autorités supérieures". Au même moment, de nouveaux ouvriers arrivèrent et jetèrent des pierres sur les fenêtres de l'établissement Levasseur. Levasseur père et fils, justement, étaient parvenus à s'enfuir et tentaient de rejoindre Rouen, escortés, par la route reliant Dieppe et Rouen. Et c'est "parvenus à peu de distance de la fabrique de M. Le Breton" qu'ils furent bloqués par la foule d'ouvriers. Le fils Levasseur aurait alors encouragé son père à "foncer sur le peuple". Une autre version, celle qui mentionne la propriété de Jean-Baptiste Le Breton et de Marie-Catherine Leterre, décrit une scène plus nuancée. Les Levasseur auraient cédé aux revendications des ouvriers mais la foule, attroupée des deux côtés de la route, armée "de grandes perches, de bâtons et de pierres", criant "Il faut que tu meures" et les "menaces et sottises les plus ordurières", agressa plusieurs gendarmes, dont les collègues répliquèrent en tirant. Il fallut attendre la nuit pour que la situation se calme. Cet épisode, qui prit le nom de "Troubles du Houlme" et fit la une des chroniques locales, donna lieu à de longues procédures judiciaires au cours desquelles, si je ne m'abuse, quarante témoins furent interrogés. Marie-Catherine Leterre et les siens assistèrent ainsi à une scène digne d'une Révolution. Je les imagine aux fenêtres du premier étage de leur maison observant inquiets ou surpris cette violente manifestation, des centaines d'hommes armés, hurlant, juste à côté des murs de leur propriété... Il y a fort à parier que Marie-Catherine Leterre s'en souvint longtemps.

Port de Rouen. Capitale de la Normandie. - Estampe - 1830 - Eugène - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN
Les dernières années de la Restauration vont réserver quelques malheurs à Marie-Catherine. En 1828, alors que le couple Le Breton, approchant de la cinquantaine, a la joie d'assister à la naissance de Clarisse Le Breton, première de leurs nombreux petits-enfants, Jean-Baptiste Le Breton tombe malade. Au printemps 1829, il se rend à l'Hospice de Rouen où il meurt au mois de juin, dans sa quarante-huitième année. Marie-Catherine, désormais veuve, avec six enfants à charge, l'un de ses fils étant déjà marié, sans aucune profession, connaît de nouveau une période compliquée. Il est également à noter que sur ses onze enfants, elle en perdit quatre : Césarine, Virginie, Aglaé et Onésime. Ses successives grossesses l'ont sans doute physiquement épuisée. Si, au cours de la décennie qui suit, Marie-Catherine conclue pour ses enfants des mariages avec, si je puis dire, de bons partis, et vit de quelques rentes, elle fait face à un autre problème majeur. En effet, depuis plusieurs années déjà, son fils ainé, Casimir Le Breton, bien que tuteur de ses frères et soeurs les plus jeunes, est en proie à de graves problèmes psychiques, à tel point que Marie-Catherine le loge séparément du reste de la famille, dans l'une des trois maisons de la propriété.

Vue de Rouen - Aquarelle - Giuseppe Canella - 1830 - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN
A la fin des années 1830, Marie-Catherine vend la propriété à l'un de ses fils, ce qui lui rapporte une somme plutôt considérable dont elle tire par la suite des rentes. En réalité, il est à supposer qu'étant donné que Marie-Catherine continua à vivre dans cette propriété, tout ceci ne fut qu'un tour de passe-passe financier pour régler d'éventuels problèmes de fiscalité ou de droits successoraux. Marie-Catherine apparaît, au fil des actes notariés, comme une femme procédurière et précautionneuse, notamment en ce qui concerne ses biens et les parts d'héritage de ses enfants. J'ai remarqué que ce trait de caractère revenait très souvent chez les ancêtres ayant connu la Révolution de 1789. Cette sombre décennie 1789-1800 les a sans doutes impactés mentalement. Ainsi, cinquante ans précisément après le début de la Révolution, alors qu'apparaissent les premiers chemins de fer et la photographie, Marie-Catherine Leterre, approchant de la soixantaine, vit toujours au Houlme, près de ses enfants et de ses toujours plus nombreux petits-enfants. Son dernier fils, Tranquille, mon ancêtre, n'est qu'un jeune adolescent alors que la plupart de ses frères et soeurs sont déjà mariés. En 1845, Marie-Catherine et ses proches assistent, médusés, à la terrible tornade qui s'abat sur la vallée de Rouen, et dont je compte vous parler un jour. Les années 1850 vont prendre un tournent dramatique...

Sans lettre. Scène de meurtres [...] . - éditeur Italo-Germanico Napoli - XIXe siècle - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN
En 1852, Casimir Le Breton, fils ainé et psychiquement déséquilibré de Marie-Catherine Leterre, semble avoir été banni de sa famille et vit pauvrement à Sotteville-lès-Rouen, à une large quinzaine de kilomètres au sud du Houlme et de Malaunay où résident ses frères. Sa folie ne l'a pas empêché, malheureusement, de fonder une famille. Marié à Eugénie Loyer, de près de dix ans sa cadette, il est père d'au moins sept enfants. Le 7 juin, cette famille fait tristement la une du Journal de Rouen et défraye la chronique locale pour "un horrible événement" qui a "jeté l'épouvante dans la commune de Sotteville". Voici les principales lignes retraçant la tragédie : "[...] Casimir Le Breton [...] demeurant rue Amélie, n°3 [...] était depuis longtemps en proie à une excitation frénétique dont personne ne comprenait la cause. De fréquentes menaces sortaient de sa bouche, et, comme elles n'avaient rien de précis et de déterminé, personne n'y prenait garde ; mais dans la nuit de samedi à dimanche, vers deux heures du matin, cet individu [...] dont aucune contrariété, aucune querelle, n'avait excité la veille l'humeur bizarre, se leva, et s'armant d'un couteau de chasse, alla vers le lit où dormait sa femme, et porta à celle-ci plusieurs coups mortels. Pour fuir son assassin, la malheureuse se jeta à bas du lit ; mais, transpercée par l'arme meurtrière, elle tomba sur le parquet et rendit le dernier soupir. Ce lugubre forfait ne fit sans doute qu'exciter la fureur du meurtrier, car il continua son horrible exécution, en frappant de nouveau son propre fils, âgé de seize ans, nommé Albert, qui défendait sa mère. Cet infortuné put se mettre hors de la portée de ce furieux en se trainant jusqu'au lit placé dans la chambre, où il s'étendit sans connaissance et tout ensanglanté. Après le silence qui suivit cette lutte affreuse, une des filles de l'assassin, âgée de quinze ans, que l'effroi avait tenue immobile, sortit toute éperdue de la maison où s'accomplissait ce drame terrible pour appeler au secours et aller chercher le commissaire de police, M. Delalande. Mais lorsque la jeune fille et le commissaire, qui s'était muni d'un pistolet pour se soustraire, en cas d'attaque, aux atteintes de l'insensé dont il voulait se rendre maître, pénétrèrent dans la chambre, un spectacle plus horrible encore s'offrit à leurs yeux. Le commissaire, tenant son pistolet en main, avait déjà enjambé les cadavres d'un homme et d'une femme, et voyant encore un autre homme conservant les apparences de la vie, s'avança vers celui-ci et le somma de se rendre ; mais il s'adressait au fils de Le Breton, qui put à peine répondre d'une voix éteinte au commissaire qu'il était la victime et non l'assassin, et désigner par un geste au magistrat son père étendu sur le parquet. Le meurtrier, au paroxysme de sa rage, avait dirigé contre sa poitrine la lame homicide, et, en se rejetant violemment sur elle, s'était transpercé d'outre en outre. La pointe de l'arme traversait son corps étendu sur le carreau. Par un bonheur providentiel, deux autres petites filles de ce crime inexplicable, l'une âgée de trois ans et demi, l'autre de trois mois, toutes deux couchées avec leur mère, avaient échappé à ses coups ou avaient été épargnées par lui [...] aurait agi [...] d'après les bruits qui circulent, sous l'empire {l'emprise} d'une aliénation mentale dont il donnait depuis longtemps des preuves non équivoques. Son malheureux fils est encore dans un état très alarmant." Pour faire court, Casimir Le Breton, qui selon moi était schizophrène, a violemment assassiné sa femme et plusieurs de ses enfants. Cela explique peut-être pourquoi le seul de ses fils dont j'ai retrouvé, vingt ans plus tard, la trace à Paris, avait un bras en moins... La personnalité terrifiante de ce Casimir Le Breton nous en apprend pourtant davantage sur Marie-Catherine Leterre. Cette dernière, qui avait déjà confiné son fils dans une maison différente de la sienne, semble, et on peut tout à fait la comprendre, s'en être débarrassé en l'envoyant de l'autre côté de la vallée de Rouen. L'imprécision et les erreurs des déclarations faites suite à ce tragique événement portent à croire qu'aucun membre de la famille Le Breton, peut-être soucieux de ne pas être associé à ce frère déséquilibré et de ne pas jeter l'opprobre sur la fratrie d'entrepreneurs, ne s'est déplacé jusqu'à Sotteville-lès-Rouen. Pire encore, ni Marie-Catherine Leterre ni ses six autres enfants n'ont apparemment pris en charge les enfants meurtris et traumatisés de Casimir Le Breton. Un sombre épisode pour cette famille...

Rouen. Jardin de Solférino & tour St Laurenzo - 1866 - Isidore Deroy - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN
Les années s'écoulèrent cependant plus paisiblement après cette tragédie. Marie-Catherine Leterre était déjà âgée, et vivait entourée de ses enfants, petits-enfants - dont mon arrière-arrière-arrière grand-mère Alexandrine Le Breton - et mêmes de certains de ses arrière-petits-enfants. Ses enfants avaient développé une activité prospère dans la serrurerie et la mécanique, l'une de ses filles avait épousé un imprimeur - ironie du hasard, cette profession était celle des ancêtres maternels de Marie-Catherine -. Elle survécut à son fils Honoré et mourut au Houlme le 26 janvier 1872, âgée de quatre-vingt-sept ans, matriarche et doyenne d'une famille nombreuse, sur les terres qui l'avaient vu naître, de l'autre côté de la rivière Cailly. La Troisième République était alors à ses débuts, tandis que Marie-Catherine Leterre, elle, avait vu le jour sous le règne de Louis XVI, presque un siècle auparavant...

Marie-Catherine Leterre - XIXe siècle - Archives familiales
Née dans la France du XVIIIe siècle, Marie-Catherine Leterre vit passer monarques et empereurs, des Républiques et des Monarchies, des révoltes locales et des révolutions nationales. Adolescente, elle perdit toute sa famille, vécut un temps dans la pauvreté, eut onze enfants et fut veuve pendant quarante-trois ans. Elle vit en outre apparaître les trains, la photographie et une multitude de changements. Marie-Catherine Leterre laisse une descendance impressionnante et impressionne par son courage. Ce n'est peut-être pas pour rien qu'elle est l'ancêtre la plus ancienne dont une photo nous est parvenue...