dimanche 8 juillet 2018

Généalogies chalabroises - Chapitre II : les meubles de Jeanne Saurine - Chalabre 1684-1714

Mon année universitaire s'est enfin terminée, a été validée et par chance sous le soleil !  J'ai hâte de lire les participations aux rendez-vous ancestraux du mois précédent auxquels je n'ai malheureusement pas pu prendre part même si j'aurais nettement préféré consacrer mon temps à ces exercices d'écriture passionnants plutôt qu'aux dissertations scolaires.   Si je suis quelque peu pris par l'organisation de mon prochain voyage en Andalousie - j'y retourne enfin après un an d'attente ! - dont je souhaite profiter pour visiter ou redécouvrir une nouvelle fois les sublimes joyaux andalous - Séville, Grenade, Jerez, Cádiz... ces noms sonnent déjà comme une ritournelle chaleureuse -  ce n'est pas pour autant que je chôme d'un point de vue généalogique. A vrai dire, je consacre pas mal d'heures, le soir et la nuit notamment, à mes actuelles recherches concernant les généalogies chalabroises. Souvenons-nous. Chalabre, ce singulier village perdu entre trois rivières aux confluences de l'Aude méditerranéenne et de l'Ariège pyrénéenne, où les familles semblent être toutes liées les unes aux autres, est le lieu de naissance de Pierre Bourrel, mon arrière grand-père maternel. Il y a une trentaine de jours déjà, nous avons suivi une piste sinueuse qui, nous menant de mon ancêtre Etienne Roussel (1777-1844) à Jean Rivals et Jeanne Saurine, deux chalabrois de la fin du XVIIe siècle, nous a fait découvrir quelques migrations fort intéressantes depuis le Gers, la Savoie et Rome jusqu'aux terres reculées du Kercorb.

Extrait d'un acte notarié entre Jeanne Saurine, Jean Rivals et Marie Vidal - 7 juillet 1692 - Relevés de F. Barby - Geneanet - LIEN
Il arrive parfois que je laisse le hasard décider de mes recherches, que j'ouvre un registre avec le désintéressement le plus total, sans anticiper la présence d'un quelconque document lié à mes ancêtres, ce qui me permet de découvrir nombre d'éléments à côté desquels je serais très certainement passé sinon, et même, justement, de tomber sur des actes concernant directement mes aïeuls sans avoir soupçonné leur existence. Il se trouve que l'adage ne se trompe point et que le hasard fait bien les choses : me voilà face à une nouvelle source, à savoir une reconnaissance de Jeanne Saurine, épouse de Jean Rivals. Le titre ne me paraissant que peu significatif de la nature de l'acte en lui-même, je me lance dans une lecture pour une fois rendue relativement simple par l'écriture très correcte de Rieurtort, le principal notaire chalabrois dont les liasses accessibles en ligne font mon bonheur quand j'arrive à les déchiffrer. Si seulement il existait des relevés de ce type dans d'autres régions, ma généalogie s'en trouverait plus qu'agrémentée.

Extrait d'un acte notarié entre Jeanne Saurine, Jean Rivals et Marie Vidal - 7 juillet 1692 - Relevés de F. Barby - Geneanet - LIEN
Lundi 7 juillet 1692. En cette journée qui n'a certainement d'estival que la date - l'été 1692 aurait été désastreux et la neige se serait invitée dès septembre un peu partout en Europe, paraît-il - Jean Rivals et Jeanne Saurine, mariés depuis novembre 1690 comme nous l'avons précédemment découvert, se rendent chez le notaire pour régler une affaire concernant la dot apportée par la dite Jeanne et sa mère, Marie Vidal, dont j'apprends par la même occasion l'identité dans l'extrait suivant : "Jean Rival[s] charron du dit Chalabre [...] lequel de son gré déclare avoir reçu de Marie Vidal sa belle-mère [...]" Plus intéressant encore, ces quelques lignes sont suivies d'une énumération des divers objets que Marie Vidal donne à son gendre, à savoir une couette, un coussin, des linceuls, une couverture de laine blanche un peu usée, un tour de lit décoré, des serviettes, des nappes, un chaudron de cuivre ainsi que d'autres bibelots dont les deux plus précieux sont une bague en or et une croix en argent. Il est par ailleurs fait mention du pacte de mariage dont découle cette reconnaissance et rédigé à l'automne 1690 par le même notaire.

Extrait du pacte de mariage entre les familles Rivals et Saurine - 29 octobre 1690 - Relevés de F. Barby - Geneanet - LIEN
Deux ans plus tôt, un pacte de plus de cent-quinze lignes établit les conditions du mariage de Jean Rivals et de Jeanne Saurine. Les premières lignes revêtent en général, pour ces documents, une importance généalogique non négligeable puisque des renseignements plus ou moins précis y sont donnés sur chacun des deux partis. Le titre peut également être annonciateur du contenu de l'acte ou du moins suggérer le rôle de certains membres de la famille. Ici il est écrit "Pacte de mariage de Rivals père et fils et de Vidal et Saurine mère et fille de Chalabre" , on peut dès lors tout à fait envisager que l'union ait été arrangée par le père de l'époux et la mère de l'épouse. Je vous ai précédemment fait part d'une intuition qui m'est venue à propos du père de Jean Rivals. Une intuition, un pressentiment suite à une lecture globale des registres chalabrois de la fin du Grand Siècle, selon lesquels Jean serait le fils de François Rivals et d'une certaine Blanche Lieusson ou Lieussou. Le pacte nous confirmerait-il cette hypothèse ?

Extrait du pacte de mariage entre les familles Rivals et Saurine - 29 octobre 1690 - Relevés de F. Barby - Geneanet - LIEN
Plus ou moins, disons qu'il tend à l'affermir notamment dans ce passage : "constitués en leurs personnes François et Jean Rivals père et fils maîtres-charrons du dit Chalabre d'une part". Cela me laisse plutôt optimiste. Le seul François Rivals que j'ai croisé a pour épouse Blanche Lieussou qui n'est certes pas mentionnée dans cet acte. Il me faudrait une preuve. Pour autant, je souhaite m'attarder sur un point relatif à ma conception personnelle de la généalogie dans laquelle une place importante est accordée à l'intuition. Je ne possède évidemment aucun don de voyance ou de divination, mais au fil des actes j'ai l'impression qu'il est plus facile, en tout cas pour moi, de partir d'une intuition générale, parfois même sur la structure entière d'une famille, pour ensuite évidemment la démontrer par les documents, que l'inverse. D'ailleurs, cette méthode me semble plus efficace pour relier les actes entre eux... Fin de la parenthèse méthodologique, à prendre davantage comme un ressenti personnel que comme une quelconque suggestion de conseil. Je suis curieux de connaître vos méthodes, il pourrait être tout aussi intéressant qu'instructif d'aborder sous cet angle la recherche généalogique.

Extrait du pacte de mariage entre les familles Rivals et Saurine - 29 octobre 1690 - Relevés de F. Barby - Geneanet - LIEN
Riche en renseignements non pas tant sur les Rivals mais surtout en ce qui concerne la famille Saurine, cet acte est une véritable porte d'entrée dans la maison et le quotidien de Jeanne Saurine et de sa mère Marie Vidal, qui est dite veuve de Jean Saurine. La reconnaissance de 1692 n'énumérait que les meubles apportés par Marie Vidal et ne faisait en aucun cas état de la dot de Jeanne Saurine ici décrite de manière détaillée, si ce n'est qu'elle en indiquait la date. La lecture de ces lignes vieilles de plus de trois siècles s'est avérée fort instructive, m'offrant une description précise des biens mobiliers de Jeanne Saurine, du moins de ceux dont elle se sert pour constituer sa dot, et me permettant surtout de mieux appréhender son cadre de vie quotidien, d'imaginer de manière plus réaliste les pièces de sa maison. La compréhension du lieu de vie d'un ancêtre, à différentes échelles et ici de manière approfondie, me paraît être une étape instructive d'une enquête généalogique. L'intérêt de ce document est d'autant plus fort que, suite aux constatations que j'ai faites de recherches sur le mobilier d'une habitation à la fin du XVIIe siècle, il me semble difficile de trouver des renseignements précis sur ce thème hormis en ce qui concerne les demeures les plus riches, sur lesquelles j'ai trouvé des descriptions détaillées. Il n'est donc pas aisé de définir l'intérieur d'une maison d'artisans ou de commerçants provinciaux de cette époque à l'instar de celle des Saurine...

Des ustensiles de cuisine aux tours de lit, les détails foisonnent dans cet acte à tel point qu'il m'a fallu de nombreuses pages pour en retranscrire l'essentiel à l'encre, sans que je ne parvienne pour autant à déchiffrer de matière systématique les divers adjectifs et indications caractérisant ces biens mobiliers listés les uns à la suite des autres, comme si nous visitions la demeure des Saurine pièce par pièce. Je découvre dans un premier temps la literie de mes ancêtres : un tour de lit de couleur feu, divers coussins remplis de plumes empilés ça et là avec trois couvertures usées et une plus en finesse, des étoffes, douze linceuls de toile commune, des serviettes, et une épaisse couette pour se prémunir de la rudesse des hivers montagnards, en ces années là exceptionnellement longs. Il n'est pas fait mention de l'aménagement intérieur ni de la disposition des pièces, aussi nous voici à présent dans un espace qui semble faire office de cuisine et de salle à manger, où trône un grand chaudron. Un chandelier en laiton offre une faible lumière. Par-ci par-là des tables en bois, usées, supportent des poiles à frire, un pot en métal de huit livres - ce qui équivaut à environ trois ou quatre kilogrammes -  et tout un amoncellement de plats et d'assiette tenant périlleusement en équilibre. Le tout réchauffé par de joyeuses flammes crépitant dans la cheminée. Un peu plus loin, une table massive et deux bancs de noyer où se réunit la maisonnée à l'heure des repas sont entourés par une rangée de cinq tonneaux pouvant contenir jusqu'à huit charges, et, à l'angle du mur, par un tonneau de plus grande envergure servant à faire bouillir la vendange et accompagné d'un meuble plus petit, sur lequel sont empilés en désordre des ustensiles et tout un tas de clés. La pièce semble baigner dans une rusticité douce et chaleureuse, celle des maisons de campagne d'autrefois...

De drôles d'objets meublent cet intérieur, à l'instar de la "grande [?] qu'on appelle cournade". Je n'ai absolument rien trouvé sur ce terme pittoresque et désuet, si ce n'est que Cournade est également le nom d'un plateau du col des Arazures, situé dans le Cirque d'Anéou, à la frontière entre les Pyrénées-Atlantiques et l'Espagne. Or je doute fort qu'il y ait un lien entre les deux, Chalabre étant à l'autre bout des Pyrénées. Une jarre en cuivre, des ustensiles pour pétrir la pâte et nous revoilà face à une ou plutôt deux autres curiosités elles aussi étrangement nommées : des bugadières. Dérivé du provençal "bugada", ce terme désigne une structure maçonnée qui ressemblerait à un placard, réalisée en pierre et destinée à accueillir le linge sale et la cendre du foyer par-dessus, si je m'en réfère aux définitions trouvées çà et là. Ces bugadières auraient apparemment servi aux femmes de la maison à faire la lessive. Les limites de ce qui semble être la pièce centrale de la maison me semblent quelque peu indiscernables, car de nouveau les accessoires de cuisine laissent place à "un grand garde-robe vieux", à un poêle en laiton ainsi qu'à divers objets dont trois cuillères en argent puis à une autre chambre, possiblement celle de Marie Vidal, mère de Jeanne Saurine, à qui les meubles qui s'y trouvent appartiennent. Outre une nouvelle succession de renseignements sur les toiles, étoffes et linceuls, ce sont davantage les descriptions des vêtements qui m'intéressent. Des quatre bas de robe que possédaient Marie Vidal, l'un est blanc, deux sont jaune citron et l'autre bleu. Ces détails qui pourraient à première vue ne paraître qu'insignifiants et anecdotiques sont en réalité révélateurs des véritables mines d'or que constituent les documents notariés. N'aimeriez-vous pas découvrir les teintes et les couleurs des vêtements portés par vos ancêtres trois siècles auparavant ?

Extrait du pacte de mariage entre les familles Rivals et Saurine - 29 octobre 1690 - Relevés de F. Barby - Geneanet - LIEN
Mais plus encore, les renseignements consignés dans ces poussiéreuses liasses me permettent de dresser un premier portrait de la famille Saurine, certes partiel mais fort utile pour les recherches dans les registres paroissiaux. Avant de nous attarder sur la structure familiale et sur les indications généalogiques apportées par ce pacte, n'oublions pas de mentionner un autre élément tout aussi intéressant qui est la description de certains biens appartenant alors aux Saurine, dont des terres situées à Roquefère - l'une des collines entourant Chalabre - où sont plantées des vignes, ce qui peut expliquer la présence des nombreux tonneaux et ustensiles "viticoles" dans la cuisine. Je ne vais pas résumer en détail les clauses relatives aux arrangements entre les divers membres de cette famille car il s'agit d'une partie assez ennuyante à lire. Nous en parlions un peu plus tôt, l'un des atouts majeurs de cette acte concerne la généalogie des Saurine. Les deux soeurs de Jeanne, fille de Marie Vidal et du défunt Jean Saurine, sont mentionnées tour à tour. La première, nommée Gabrielle, semble encore bien jeune et sa soeur est priée de subvenir à ses besoins. Une autre soeur, Marguerite, déjà décédée et épouse de François Bigou, tisserand, est également citée. D'autres clauses concerneraient un arrangement entre Marie Vidal et Jean Rivals, que je ne cerne pas bien, mais j'apprends tout de même que la maison des Rivals joignait la rue publique à celle du Sieur Lasale, et qu'une autre maison qui leur aurait aussi appartenu joignait la rue de l'Est du côté de l'Hers. La toponymie chalabroise ayant évolué depuis, je ne saurais situer avec précision ces maisons. Les dernières lignes du pacte listent les témoins et les proches des familles Rivals et Saurine : Jacques Bataille, Jean-Louis Cazalens, Etienne Rieutort, Jean et Charles Berniert ainsi que Jean Tisseire, tous habitants de Chalabre. Je remarque alors la signature d'un Rivals qui ne peut provenir que de l'époux ou de son père et qui va venir enrichir ma collection de signatures ancestrales.

Acte de sépulture de Marguerite Saurine épouse Bigou - février 1688 - Chalabre - Archives de l'Aude - Lien
Comme à l'accoutumée, la lecture d'un document suscite plus de questions qu'elle n'apporte de réponses, et ce pacte de mariage ne déroge pas à la règle. J'aimerais en apprendre davantage sur les deux soeurs de Jeanne Saurine et sur leur père Jean, dont le testament est mentionné. Une autre interrogation perdure : François Rivals avait-il bien pour épouse Blanche Lieussou ? Nous allons maintenant tenter de rendre ce voile d'inconnus un peu moins opaque, en reconstituant la piste de ces deux familles grâce aux "miettes" laissées dans les registres paroissiaux chalabrois... Autant se faire déjà à l'idée qu'avec le temps de chargement induit par la visionneuse, la tâche n'en est que plus ardue. Je ne tarde cependant pas à découvrir l'acte de sépulture de Marguerite Saurine, qui est donc ma tante à la onzième génération - à la fois si éloignée dans le temps et si proche par l'intermédiaire de ce document. - En voici la transcription : "Marguerite Saurine femme de François Bigou tisserand est morte le neuvième [février 1688] et a été enterrée le dixième février mille six cent quatre-vingt-huit. Présents Jean-François [?] et Lazare [de] Correjon." Pour l'anecdote, il se pourrait bien que ce Lazare de Correjon et sa famille soient le sujet d'un prochain article, dans quelques mois, en fonction du temps que je pourrais ou non consacrer à mes recherches. Marguerite Saurine est ainsi décédée au cours de l'hiver 1688, glacial comme tous ceux de sa décennie, deux ans avant la rédaction du pacte de mariage que nous avons précédemment étudié. Avant de poursuivre, je souhaite m'attarder sur un questionnement quelque peu philosophique lié à la trouvaille même d'un acte de décès. Autant il me paraît normal de se réjouir d'une naissance, ou même d'un mariage quoiqu'il ait pu être arrangé, autant je ne prouve pas tellement sain d'éprouver une sorte de satisfaction à retrouver un décès et ses circonstances plus ou moins précises. Il faut évidemment séparer le plaisir procuré par la découverte d'un nouvel élément venant enrichir notre arbre et l'événement tragique en lui-même. Je ne me suis jamais posé cette question jusqu'à la fin de l'année dernière, lorsque j'ai perdu à peu près en même temps et de manière presque subite mon grand-père et mon adorable chat. Je ne peux dès lors m'empêcher de penser que derrière ces lignes, aussi mal écrites soient-elles, il y a souvent la tristesse d'une famille, d'une maison. Et qu'il n'est en conséquence pas moralement sain de se réjouir de la trouvaille d'un acte de décès, même si les éléments qu'il comporte sont souvent fort précieux et indispensables pour toute recherche généalogique. Quel est votre avis sur la question ? Avez-vous déjà éprouvé une impression similaire ? Revenons maintenant à nos recherches...

Chapelle du Calvaire - Chalabre - Photographie réalisée par ma mère
Il devient habituel, lorsque les recherches sont menées de manière hasardeuses dans de vieux registres, de croiser quelques anecdotes retraçant des événements quelque peu singuliers, du moins suffisamment remarquables pour que l'on y s'attarde dessus. Lors du précédent article, nous avions en partie découvert les réseaux migratoires de Chalabre au XVIIIe siècle. J'apprends cette fois l'existence d'un certain Jean Prats, ermite du Mont du Calvaire, décédé en avril 1697. La chapelle du Calvaire est un lieu que je connais bien pour m'y promener souvent. La vue sur Chalabre et les premiers contreforts des Pyrénées peut y prendre des allures majestueuses. Je rattache cet endroit au souvenir des champs de lavande qui l'entourent parfois comme sur cette photo prise par ma mère et qui date d'il y a quelques années. La découverte de ce Jean Prats, ermite il y a plus de trois siècles de la chapelle du Calvaire, m'a ainsi légèrement interpellé puisqu'il s'agit du seul et unique "habitant" de ce lieu dont j'ai retrouvé une trace dans les registres paroissiaux chalabrois. Plus passionnant encore, il est écrit, dans l'acte de sépulture, qu'avant de devenir ermite, Jean Prats exerçait le métier de tisserand et qu'il était originaire de Pamiers, dans l'Ariège. Je vous invite à lire l'acte en question à ce lien.

Les saisons, l'hiver - estampe - J. Callot ; J. Sadeler ; F. G. Bassano - 1609-1612 - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN
Si d'autres anecdotes ont attiré mon attention, je ne compte tout de même pas les dévoiler toutes en un même article, d'autant que j'ai également retrouvé, après quelques longs visionnages, deux actes fort intéressants - et toujours liés à des décès -,  concernant Jeanne Saurine et son beau-père François Rivals. Nous avions déjà abordé, et je ne suis pas le seul à en parler d'ailleurs, le thème du terrible hiver de l'année 1709, l'un des plus glaciaux que les contrées européennes à l'époque si froides connurent. Or, au cours de cet épisode polaire, deux membres des familles Rivals et Saurine trouvent malheureusement la mort. Jeanne Saurine trépasse au plus fort de l'hiver, au début du mois de février 1709, et son beau-père à la fin de décembre. Je n'ose imaginer les dures conditions de vie de la population à cette époque, Chalabre étant influencé autant par le climat méditerranéen en été que par le temps montagnard en hiver. Les nombreuses couvertures, couettes ainsi que poêle et la cheminée mentionnés plus ou moins précisément dans le pacte de 1690 n'ont visiblement pas suffi à protéger les familles Rivals et Saurine des intempéries. Jeanne Saurine laisse un mari probablement éploré et trois enfant, dont l'ainée, Izabeau, n'est âgée que de dix-sept ans.

Extrait du Pacte de mariage entre Antoine Clerc et Izabeau Rivals - 22 janvier 1714 - Relevés de F. Barby - Geneanet - Lien
Le dernier document sur lequel je tombe lors de ces recherches est le pacte de mariage entre Antoine Clerc et Izabeau Rivals, fille de Jeanne Saurine. Nous en sommes revenus au point de départ, puisque lors du précédent chapitre, nous nous étions également arrêtés sur ce document. Mais je détiens cette fois davantage d'informations pour mieux interpréter les clauses qui y sont fixées, et notamment celles concernant Jean-François Rivals dont je descends, fils de Jeanne Saurine et frère d'Izabeau. Il est écrit : "[Jean-François Rivals] son frère, qui n'est âgé que d'environ douze ans, il a baillé et baille du courant du dit Belinguier son curateur [aussi de ?] Clerc père et fils acceptant, la jouissance des champs et vignes joignant situés au terroir du dit Chalabre, au terme dit à Roquefère, attenant à Villeneuve [...]". Si je ne m'abuse, et j'insiste sur le si, la situation de cette famille est telle qu'en 1714, Jean-François Rivals est orphelin. Il vient de perdre son père une semaine plus tôt, aucun de ses grands-parents n'est apparemment en vie, sa mère Jeanne Saurine est morte depuis cinq ans. N'ayant ni l'âge ni les moyens de se nourrir, il est confié avec l'accord de ses tuteurs à sa soeur Izabeau et à l'époux de cette dernière, Antoine Clerc, qui acceptent de le nourrir et de subvenir à ses besoins en échange des terres et des vignes de Roquefère, qui sont certainement celles mentionnées vingt-quatre ans plus tôt dans le pacte de mariage entre Jean Rivals et Jeanne Saurine, et qui appartenaient à Marie Vidal, la grand-mère de Jean-François Rivals, dont je n'ai d'ailleurs pas retrouvé de traces... J'aurais presque envie de conclure sur cette phrase : la boucle est bouclée.

Généalogies chalabroises - Saurine et Rivals - Synthèse - Wilfried Lehoux - à partir des sources indiquées dans cet article
Plusieurs possibilités se profilent à l'horizon pour la suite de ces généalogies chalabroises. Le prochain chapitre pourrait bien être consacré aux ancêtres de Jeanne Dufrène (familles Dufrène, Bonnery, Valia et Artigues) à moins que je ne change d'avis entre-temps. Si vous souhaitez lire le premier chapitre de cette chronique sur les Roussel, les Rivals et les réseaux migratoires de Chalabre au XVIIIe siècle, je vous y invite ici. En attendant, je continue à organiser mon voyage en Andalousie - un an que j'attends de retourner dans cette région que j'affectionne tout particulièrement -, ce qui me prend pas mal de temps, je poursuis mes recherches et j'envisage également de me consacrer un peu à l'écriture si l'inspiration me vient, et de prendre peut-être un peu d'avance sur le programme de l'année prochaine. Je profite également des vacances pour lire, notamment Más allá del invierno d'Isabel Allende, que je ne peux que vous recommander. En ce qui concerne cette chronique dédiée aux généalogies chalabroises, avec le nombre d'ancêtres que j'ai dans ce village, je pense pouvoir décliner les épisodes pendant pas mal de temps encore. Il est par ailleurs tout à fait probable que je change un peu de thème au cours de l'été. J'aimerais participer une nouvelle fois au rendez-vous ancestral - que j'ai raté le mois précédent à cause des partiels reportés en raison du blocage de l'université - mais aussi publier d'autres enquêtes généalogiques, peut-être plus ponctuelles, mais que je prends également plaisir à écrire. Terminons avec une autre estampe du même auteur que la précédente, représentant l'été. A bientôt !

Les saisons, l'été - estampe - J. Callot ; J. Sadeler ; F. G. Bassano - 1609-1612 - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN

dimanche 3 juin 2018

Généalogies chalabroises - Chapitre I : des Roussel aux Rivals et des "migrations"

Le mois de juin s'annonce finalement plus généalogique que prévu ! Il y a quelques jours, j'ai appris que je n'aurai presque aucun partiel sur table en raison du mouvement de grève et du blocage qui plusieurs mois durant ont paralysé l'université où j'étudie. Je me suis en même temps lancé dans une enquête - fascinante à mon goût - concernant mes ancêtres maternels, plus précisément ceux de Pierre Bourrel, grand-père de ma mère et natif de Chalabre, village situé dans l'ouest audois, à cinquante kilomètres au sud de Carcassonne et distant, à vol d'oiseau, d'une soixantaine de kilomètres de l'Espagne. Village atypique, autrefois prospère bastide traversée par trois rivières, Chalabre, son château et ses hautes maisons se cachent aux confins de l'Aude et de l'Ariège, entre Pyrénées et Méditerranée. Derrière les murs témoins de l'usure du temps se cachent de nombreuses histoires oubliées. Le village regorge d'ailleurs de traces du passé...

Acte de décès d'Etienne Roussel veuf de Françoise Bonet - 8 mai 1844 - Chalabre - Archives de l'Aude - Lien

Mai 1844. Je suis intrigué lorsque j'aperçois quelques lignes rajoutées à la hâte à la gauche de l'acte de décès d'Etienne Roussel, arrière-arrière-arrière grand-père de mon grand-père. A première vue, les informations livrées par cet acte ne sortent en rien de l'ordinaire. On y apprend que le dit Etienne Roussel, âgé de soixante-sept ans, veuf de Françoise Moyse et fils des défunts Gaspard Roussel et Françoise Aussenac, boulangers à Chalabre, est décédé non pas en sa maison située à la côte du château mais à l'hospice. Une erreur de taille s'est pourtant glissée dans cet acte et concerne le nom de l'épouse d'Etienne, nommée Françoise "Moyse". La note marginale fait état d'un jugement rendu par le tribunal de Limoux deux décennies plus tard, le 17 mai 1865, ordonnant la rectification de ce nom et le changement de "Moyse" en "Bonnet". Une question me vient soudainement à l'esprit. D'où vient cette confusion trop importante pour résulter d'une erreur orthographique ? D'où sort ce Moyse et pourquoi le jugement n'a-t-il été rendu que vingt-et-un ans plus tard ? Et surtout, quel est le véritable nom de l'épouse d'Étienne Roussel ? De fil en aiguille, je retrouve plusieurs enfants de ce couple : Vincent Roussel, dont je descends, Pierre époux Labadie, Anne épouse Benet, Marianne épouse Soum ainsi que Marguerite et Jeanne dont je ne connais pas encore les époux. Cela me permet de remonter au mariage d'Étienne et de Françoise qui a lieu à Chalabre au printemps 1798. Et par la même occasion, de renouveler la désagréable expérience des recherches sous l'infâme calendrier républicain dont je ne saurais réciter les mois et encore moins restituer l'ordre. Les noces de mes ancêtres ont lieu à la fin du mois de germinal de l'an VI... Cette période correspond à peu près au début de la campagne d'Égypte. Voici un extrait de l'acte concernant l'épouse et sa famille :

Extrait de l'acte de mariage Roussel - Bonnet - 29 germinal an VI ou avril 1798 - Chalabre - Archives de l'Aude - Lien
Je commence à m'y habituer, dans le cas de mes ancêtres, les actes de la période révolutionnaire sont souvent longs pour ne rien ou peu dire, remplis de formules approximatives et maladroites, mal écrits, incomplets, erronés si ce n'est bâclés. Il s'agit du moins de l'arrière-goût amer que m'ont laissé, au fur et à mesure de mes diverses recherches, les documents de cette époque. Ceci dit, j'obtiens cette fois quelques précieuses informations figurant dans l'extrait ci-dessus : "[...] Françoise Bonnet, âgée de dix-huit ans, fille légitime de feu Moize Bonnet, cordonnier, et de Marie Bastide, aussi domiciliés dans cette commune [...] Un élément semble ainsi certain. Le nom de l'épouse n'est pas Moyse mais Bonnet - et en réalité Bonet avec un seul "n", ce que j'apprendrai bien plus tard - et la confusion viendrait alors du prénom de son père, Moyse. Pour autant, l'erreur n'est toujours pas expliquée, d'autant que Françoise est bien nommée Bonnet dans son acte de décès en date de 1836... A ce moment de mes recherches, j'ignore quel chemin prendre. Involontairement embarqué, et comme j'en ai l'habitude d'ailleurs, dans une nouvelle enquête, je pourrais me concentrer sur la lignée paternelle, celle des Roussel. Et puis, tout compte fait, non, ma curiosité me ramène à cet ancêtre prénommé Moize.

Acte de baptême de Françoise Bonet - 12 juillet 1780 - Chalabre - Archives de l'Aude - Lien
Âgée d'à peine dix-huit ans lors de son mariage en 1798, Françoise Bonnet est bien née en 1780 à Chalabre, le 12 juillet pour être exact, si j'en crois l'acte dont voici la transcription : "Françoise Bonnet fille de Moyse cordonnier et de Marie-Anne Bastide mariés de cette paroisse est née et a été baptisée le douze juillet mille-sept-cent-quatre-vingts [le] parrain Pierre Bastide [qui a] signé avec nous vicaire, la marraine [Marie] Sarda illettrée, pour Françoise Rivals absente." J'en déduis que Pierre Bastide est a priori l'oncle maternel de Françoise. Pour une raison qui m'est alors inconnue, l'acte de mariage entre Moyse Bonnet et Marie-Anne Bastide m'échappe, ce qui aurait sérieusement pu compliquer mes recherches. Même si l'hébraïque prénom Moyse n'est certainement pas le plus commun à Chalabre et qu'un seul Moyse Bonnet semble y être né, une double homonymie, même très peu probable, n'est pas à exclure. Et puis c'est vrai, je suis tatillon. Je décide alors d'utiliser une méthode certes laborieuse mais très efficace, qui consiste à lire les unes après les autres toutes les pages des registres sur une certaine période. J'ai par la même occasion appris quelques faits intéressants sur Chalabre, comme la présence de familles auvergnates, savoyardes et d'un chirurgien de Rome. Chalabre semble avoir été un point de passage localement important jusqu'au milieu du XVIIIe siècle et il n'est pas rare d'y croiser quelques familles des villes environnantes.
 
Une famille savoyarde à Chalabre - février 1768 - Chalabre - Archives de l'Aude - Lien
La présence d'une famille savoyarde installée dans les lointaines vallées du Kercorb me parait suffisamment rare pour que nous nous y intéressions un instant de plus près. L'acte, qui est relativement bien écrit, délivre les informations suivantes : "Anne Marie Rousset fille de Barthelemy marchand colporteur de la Savoyée[?] et de Marie Dhotelle[?] mariés au lieu de Saint-Georges d'Urtier diocèse de Saint-Jean de Moriet[?] en Savoyée [...] a été enterrée le lendemain [...] ". Je n'ai évidemment pas tout de suite deviné de quelle commune est originaire cette famille, dont le nom, Rousset, ressemble étrangement à celui de mes ancêtres Roussel. La région, à savoir la Savoie, est reconnaissable, même si son orthographe a été écorchée. Après quelques rapides recherches, j'en déduis qu'il s'agit de la commune de Saint-Georges-d'Hurtières - d'où le "Durtier" - appartenant au diocèse de Saint-Jean-de-Maurienne en Savoie et située, à vol d'oiseau. à une soixante de kilomètres de l'Italie. Et dire que cette famille s'est retrouvée, au beau milieu du XVIIIe siècle, aux portes de la frontière espagnole... Plus de cinq-cents kilomètres séparent Saint-Georges-d'Hurtières de Chalabre...
 
Acte de baptême de Moïze Bonnet - 28 juillet 1749 - Chalabre - Archives de l'Aude - Lien
Revenons-en à Moyse Bonnet. Le seul acte de baptême à son nom présent dans les registres chalabrois est celui en date du 28 juillet 1749. Plusieurs sources mentionnent déjà cette date, mais étant pointilleux et n'ayant pas l'acte de mariage de cet ancêtre, je serais heureux de trouver une autre preuve pour son ascendance. Commençons par la lecture de l'acte : "Moïze Bonnet fils d'Antoine chapelier de cette ville et d'Elizabeth Rivals mariés né le jour d'hier a été baptisé aujourd'hui vingt-huit juillet mille-sept-cent-quarante-neuf [le] parrain fut M. Joseph Rieurtort notaire [et la] marraine Jeanne Dufrene [...]" Le nom de la mère attire particulièrement mon attention. Celle-ci était en effet une Rivals, tout comme la marraine de Françoise Bonnet en 1780. Je ne tarde pas à retrouver le mariage d'Antoine Bonnet et d'Elizabeth Rivals en date de 1748.

Mariage d'Antoine Bonet et d'Elizabeth Rivals - 7 septembre 1748 - Chalabre - Archives de l'Aude - Lien
En voici un extrait : "Les bans de mariage entre Antoine Bonnet fils de Jacques et d'Anne Roumengous de la paroisse de Calmon d'une part et Elizabeth Rival[s] fille légitime de François Rival[s] cordonnier et de Jeanne Dufrène de la présente paroisse [...]" Outre la mention des parents des époux, je remarque deux éléments intéressants avec, en premier lieu, la paroisse d'origine de l'époux, qui est désignée sous le nom de Calmon. Or, le seul Calmon qui existe à ma connaissance se situe dans le sud du Tarn, non loin de Mazamet, dans l'actuelle commune d'Aiguefonde. Je penche davantage pour Camon, joli village fleuri limitrophe situé dans l'Ariège, entre Chalabre et Mirepoix, d'autant plus qu'en règle générale, lorsqu'une famille vient d'un diocèse éloigné, mention en est faite. Par ailleurs, on retrouve de nouveau Jeanne Dufrène, marraine de Moïze Bonnet mais aussi sa grand-mère maternelle. A ce moment précis, je me félicite intérieurement d'avoir lu chaque page des registres des sépultures de la période 1747-1778 de Chalabre, et pour cause : les dates de décès d'Antoine Bonnet, de Jean-François Rivals et de Jeanne Dufrène me sont connues.
 
Actes de sépulture des époux Rivals et Dufrène - 1774 et 1761 - Chalabre - Archives de l'Aude - Lien
Je décide alors de consacrer la suite de mes recherches aux ancêtres d'Elizabeth Rivals, originaires de Chalabre, afin de retrouver la trace de Françoise Rivals, ce qui satisferait mon esprit critique. De l'interminable lecture des registres de Chalabre, que l'infâme - et je pèse bien mes mots - visionneuse des Archives de l'Aude complique plus que sérieusement, j'ai tout de même pu tirer les deux actes affichés au-dessus dont voici les résumés : "Jean François Rivals, cordonnier, époux de feue Jeanne Dufrene, âgé d'environ soixante-quatorze ans, est décédé le quinzième octobre mille sept-cent-soixante-quatorze [...]" et "Jeanne Dufrene épouse de François Rivals, cordonnier, mariés, de cette paroisse, âgée d'environ soixante-trois ans, est décédée le dix-huitième mai mille sept-cent-cent-soixante-et-un [...]".
 
Des auvergnats à Chalabre - décembre 1752 - Chalabre - Archives de l'Aude - Lien
Chalabre n'est pas forcément un village si éloigné de tout. Avant même la Révolution, de nombreuses familles dont plus personne ne se souvient y sont visiblement passées ou s'y sont installées, venues de loin. Oubliées, je les trouve pour autant fort intéressantes. Elles témoignent d'un Chalabre autrefois point de passage. Nous nous sommes attardés un peu plus tôt sur des savoyards qui y ont habité. Que diriez-vous cette fois de découvrir quelques auvergnats mentionnés dans l'acte ci-dessus dont voici la transcription : "Antoine Brousse époux de Françoise Lacoste marchand chaudronnier du lieu de Clavières paroisse de Lascelle en Jourdanne en Auvergne, étant dans cette paroisse depuis peu de jours, âgé d'environ trente-cinq ans, mourut le vingt-quatrième [de] décembre mille-sept-cent-cinquante-deux [...]". Distante d'un peu moins de quatre-cents kilomètres de Chalabre, Clavières est située près des Monts du Cantal, aux confins de la Lozère et de la Haute-Loire. Quelles routes empruntaient toutes ces familles ? Quelles étaient leurs conditions de voyage ? Comment et pourquoi sont-elles arrivées à Chalabre ?
 
Mariage Rivals et Dufrène - 4 septembre 1725 - Chalabre - Archives de l'Aude - Lien
Il n'a pas été bien difficile de retrouver l'acte de mariage de Jean François Rivals et de Jeanne Dufrène car les registres sont pour une fois relativement bien écrits, ce qui compense l'exaspérante incommodité de la visionneuse. Transcription : "[...] Jean Rival[s] cordonnier fils de feus Jean Rival[s] et Jeanne Saurine ses père et mère d'une part et Jeanne Dufrene fille de Pierre et de Françoise Balia d'autre part tous deux de cette paroisse [...] le quatrième jour de septembre mille-sept-cent-vingt-cinq [...]." Le nom Rivals semble avoir connu plusieurs orthographes au fil des années, ici le s final a disparu en deux décennies. Je retrouve dans les quatre années qui suivent ce mariage les actes de baptêmes d'Elizabeth et de Françoise Rivals, respectivement en date du 25 juin 1726 et du 4 août 1729, et dont voici les extraits : "Elizabeth Rivals fille de Jean cordonnier et de Jeanne Dufrene mariés née le vingt-quatrième juin mille-sept-cent-vingt-six fut baptisée le lendemain [le] parrain Pierre Dufrene, [la] marraine Elizabeth Rivals." et "Françoise Rivals fille de Jean et de Jeanne Dufrene née le troisième fut baptisée le quatrième août mille-sept-cent-vingt-neuf [le] parrain Antoine Clerc, [la] marraine Françoise Balia." Mes doutes s'en trouvent envolés et je ne compte pas arrêter mes recherches en si bon chemin.
 
Mariage Rivals et Coste - 23 mai 1731 - Chalabre - Archives de l'Aude - Lien
D'autres actes m'ont permis d'esquisser de manière plus précise un vague portrait des familles Dufrène et Rivals dont mon arrière grand-père Pierre Bourrel descend à la sixième génération. Même si cela peut paraître superflu, étudier la fratrie d'un ancêtre permet bien souvent de retrouver des éléments insoupçonnés ou de nouvelles sources d'information beaucoup plus riches, et c'est le cas ici. L'acte ci-dessus est le mariage de Jean Rivals, fils de Jean et de Jeanne Saurine, avec Jeanne Coste, fille de Jacques et de Marie Abat - le nom Abat est en réalité fréquemment écrit Abad dans d'autres actes -. Quant à la marraine de mon ancêtre Elizabeth Rivals, elle aussi nommée Elizabeth - ou Izabeau - Rivals, nous le verrons par la suite, son rôle ne sera pas des moindres dans la recherche d'informations.

Un chirurgien romain à Chalabre - 5 janvier 1710 - Chalabre - Archives de l'Aude - Lien
En remontant les registres chalabrois jusqu'au début du XVIIIe siècle, toujours en lisant page par page, je tombe nez à nez avec un italien qui s'est marié dans la commune en 1710 ! "Liste des mariages célébrés dans la paroisse de Chalabre l'an 1710. Après la publication ordinaire de trois bans, Monsieur Antoine Cappa, dit Lescot, chirurgien de la ville de Rome [...]" Cette fois-ci, le nouvel arrivant est venu de loin ! J'ai peine à y croire au départ, mais il y a bien marqué Rome et le nom Cappa sonne italien. Ce chirurgien originaire du Latium épouse une certaine Catherine Roussinier. Chalabre semble bel et bien avoir été une étape non négligeable pour nombre de voyageurs. Je retrouve par la même occasion de nouveaux renseignements sur mes ancêtres et décide de continuer avec les Rivals, et de garder les Dufrène pour un autre chapitre des généalogies chalabroises. Les actes de baptêmes de Jean François et de Jean Rivals sont dès lors connus.

Baptême de Jean "François" Rivals - 21 mars 1701 - Chalabre - Archives de l'Aude - Lien
L'acte de sépulture de Jean "François" Rivals, époux Dufrène, nous a appris qu'il est mort fin 1774 à l'âge de soixante-quatorze ans, ce qui induit une naissance aux alentours de l'année 1700/1701. L'acte de baptême ci-dessus est a fortiori le bon : "Le vingt-et-unième jour du mois de mars de l'année mille-sept-cent-un, a été baptisé Jean Rivals fils de Jean Rivals et de Jeanne Saurine mariés étant né le même jour son parrain Jean Béringuier et sa marraine Izabeau Rivals [...]". Je suppose que le prénom François a été rajouté par la suite pour différencier Jean Rivals de son frère - époux Coste - lui aussi nommé Jean. Contrairement aux habitants des vallées ariégeoises et pyrénéennes, les chalabrois ne sont visiblement pas friands, sous l'Ancien Régime, des surnoms. Quoiqu'il en soit, le Jean Rivals né en mai 1698 est aussi le fils de Jean Rivals et de Jeanne Saurine. La marraine de Jean "François" est Izabeau Rivals, or la soeur ainée des deux Jean, Elizabeth ou Izabeau, est née en 1692. J'ai déjà été confronté, lors de recherches autres, à des parrains et marraines très jeunes - souvenez-vous du quatrième épisode de la chronique sur la famille Troche - il n'est donc pas impossible que la jeune Izabeau ait été marraine de ses frères à l'âge d'à peine dix ans. Si tel n'était pas le cas, il pourrait simplement s'agir d'une tante. Quant à Izabeau / Elizabeth Rivals, figurez-vous qu'elle est née un 2 juin, tout comme moi ! Il y a tout de même trois-cent-sept ans d'écart entre nous...
 
Mariage Rivals et Saurine - 27 novembre 1690 - Chalabre - Archives de l'Aude - Lien
En poussant un peu plus loin les recherches, je retrouve le très incomplet acte de mariage de Jean Rivals et de Jeanne Saurine en date de l'automne 1690. Il n'y a guère d'informations à transcrire. J'espère trouver un contrat de mariage mais ce n'est pour l'instant pas le cas - je n'ai cependant pas terminé cette recherche -. Je crois tout de même avoir déterminé  qui est le père de Jean Rivals, mais il me faudrait pour cela des preuves. Les deux époux sont visiblement tous les deux originaires de Chalabre. Je reste quelque peu sur ma faim... et persuadé qu'il y a encore beaucoup à trouver.
 
Mariage Serres et Andrieu - Un gersois à Chalabre - 6 septembre 1698 - Archives de l'Aude - Lien
Une nouvelle migration étonnante au passage ! Le 6 septembre 1698, un certain Louys Serres, originaire de Nérac, diocèse de Condom, épouse une chalabroise, Françoise Andrieu. Cette découverte est fort intéressante d'une part car j'ai une ancêtre nommée Andrieu, qui pourrait bien être née à Chalabre dans les années 1760, mais surtout car ce Louys Serres est natif du sud du Lot-et-Garonne, autrement dit d'une région très proche de l'Armagnac et de la ville d'Eauze, dans le Gers, appartenant elle aussi au diocèse de Condom et dont est originaire ma grand-mère maternelle. Cela pourrait passer pour une simple coïncidence mais plusieurs familles de Chalabre sont - et j'ignore pourquoi - reliées au Gers et ce plus ou moins directement. On observe également ce schéma de migrations générationnelles pour la Provence... Bon nombre de familles chalabroises, y compris celle de mon grand-père maternel, ont eu et ont encore des cousins notamment à Sète et à Toulon, à diverses générations.

Extrait du Pacte de mariage entre Antoine Clerc et Izabeau Rivals - 22 janvier 1714 - Relevés de F. Barby - Geneanet - Lien
Je ne me suis pas trompé lorsque j'ai pressenti qu'il y avait encore beaucoup à trouver et, plus tôt, que reconstituer une fratrie pouvait s'avérer très utile. Grâce aux relevés des actes notariés de Chalabre mis en ligne par F. Barby sur Geneanet, j'ai retrouvé le pacte de mariage entre Antoine Clerc et Izabeau Rivals, en date du 22 janvier 1714. A noter que cela confirme une fois de plus certaines conclusions précédemment tirées, selon lesquelles Izabeau/Elizabeth Rivals est bien l'épouse d'Antoine Clerc, ce dernier étant le parrain de Françoise Rivals. Enfin, bref, passons ces détails et intéressons-nous au début - seulement pour cette fois - de ce document riche en informations. En voici une transcription, sans doute imparfaite puisque je ne suis que débutant en matière d'actes notariés : "L'an mil-sept-cent-quatorze et le vingt-deux de janvier, avant midi, dans le Château de la ville de Chalabre, régnant les chrétiens [?] prince Louis par la Grâce de Dieu Roi de France et de Navarre, diocèse de Mirepoix, Sénéchaussée de Limoux, furent présents Jean et Antoine Clerc père et fils peigneurs [?] de laine de cette ville d'une part et Izabeau Rival[s] fille de feu Jean Rival[s] maître-charron du dit Chalabre et de Jeanne Saurine, assistée et conseillée de Bertrand Delpech, boulanger de la ville, son curateur [...]" Je ne vous en dévoile pas davantage ni pour le moment ni, normalement, pour le second chapitre des généalogies chalabroises... Cet acte est en tout cas fort intéressant et s'étend sur plus de cinq pages.
 
Nous arrivons à la fin de ce premier chapitre des alambiquées généalogies chalabroises dont je vous propose ici une synthèse schématisée pour mieux vous y retrouver. Les renseignements qui y sont indiqués proviennent en totalité des actes d'état-civil, des registres paroissiaux et d'actes notariés concernant uniquement la commune de Chalabre. La génération la plus récente est celle de Vincent Roussel (1818-1905) qui est l'arrière grand-père de Pierre Bourrel, qui est lui-même mon arrière grand-père. La photographie de fond - que l'on ne voit presque pas - est celle du Château de Chalabre en automne. Elle a été réalisée par ma mère, descendante de toutes ces vieilles familles chalabroises, qui tient un blog riche en photographies de Chalabre et de ses environs, que je vous invite à consulter à ce lien : Au pinceau du Kercorb

Généalogies chalabroises - des Roussel aux Rivals - Synthèse - Wilfried Lehoux - à partir des sources indiquées dans cet article
Ce n'est pas tout ! Vous l'avez sans doute vu, cet article mêle deux thématiques différentes en un même cadre géographique et temporel, à savoir les recherches sur mes ancêtres à proprement parler et l'étude de ces "migrations" qui ont eu pour destination Chalabre au XVIIIe siècle et qui reflètent certaines dynamiques d'échanges récurrentes de la commune, notamment en ce qui concerne les liens avec le Gers. J'y ai rajouté d'autres "migrations" similaires que je n'ai pas mentionnées dans cet article.

Carte des "migrations" observées avec Chalabre comme destination au XVIIIe siècle - Réalisée à partir d'une carte de Google Earth - Lien
Je vous souhaite une agréable journée. A très bientôt !

N.B. : Toutes les recherches ici présentes sont le fruit de mon travail personnel à partir des sources disponibles en ligne et j'y ai consacré pas mal d'heures, notamment en ce qui concerne la lecture page par page des registres paroissiaux de Chalabre pour les sépultures de la période 1747-1778. Il est donc strictement interdit de copier ou de se servir de ces informations sans me mentionner comme en étant l'auteur et je préfèrerais au préalable qu'on m'en fasse part. Cela ne concerne pas les recherches directement présentes sur mon arbre généalogique mais seulement cet article. Merci.

samedi 19 mai 2018

Rendez-vous ancestral : Larguez les amarres !

Depuis quelque temps, nous suivons la sinueuse piste des membres de la famille Troche que je ne vous présente plus. Originaires de Dieppe, ces ancêtres nous ont déjà livré de nombreux secrets, notamment par leurs signatures. Il n'en reste pas moins que je ne vous ai jamais conté l'originale histoire de Jean-Baptiste Nicolas Troche, neveu de mon ancêtre Jean Nicolas Troche et chef de timonerie. Ma première participation au challenge RDVAncestral m'a permis d'allier généalogie et roman. Que diriez-vous, cette fois-ci, d'une escapade maritime ?
 
Le Havre, lundi 2 juillet 1816
  
Une brume mousseuse flottait autour de nous. Le soleil ne s'était pas encore levé. Je n'arrêtais pas de grelotter, involontairement. Ces tremblement saccadés trahissaient mon appréhension. M. Troche m'adressa un sourire bienveillant quoique teinté d'une certaine condescendance. Tout me semblait flou. Ses yeux, semblables à deux cristaux gris, pointaient vers mon visage. Entre deux brises, il me lâcha quelques mots : 
-Profite de la fraicheur nocturne, moussaillon ! Il marqua une pause puis ajouta : De chaleur, oh tu ne manqueras pas une fois en mer. Si tu survis jusque-là !
-J'y compte bien ! répondis-je, non sans timidité.
-Hahaha ! Tu m'en vois bien-aise, alors ! Tu ne peux plus reculer, maintenant !
Il n'avait pas si tort. J'avais été recommandé, moi, futur mousse sans la moindre expérience, pour intégrer l'équipage de la Gabultrée... Gabul... Ce nom m'échappait. Un comble de ne point parvenir à le mémoriser ! La frégate partait pour des terres lointaines, mystérieuses, empruntant le chemin de tous les dangers, au-delà de l'Atlantique !

Me voilà entrain de réaliser dans quelle périlleuse aventure je me suis embarqué.
L'air glaçant de la nuit, au moment où je vous parle, me traverse de toute part. Seuls la caresse des vagues et le tumulte des tavernes endiablées semblent résonner au loin. M. Troche est mon guide, celui qui s'est vu confier la charge de me prendre en main et de juger si je suis apte à la vie maritime. De taille assez grande, il a plutôt fière allure : ses cheveux noisette, ébouriffés, s'accordent avec le gris de ses yeux. Ce regard cristallin est mon unique phare dans le port labyrinthique baigné d'obscurité. J'appréhende le commencement de ce voyage. Mes pensées s'arrêtent. Il s'est remis à marcher. Je dois le suivre et surtout ne pas m'égarer !
Ne distinguant ni notre navire ni les rebords du quai, je m'en remets à M. Troche, lui qui semble connaître par coeur et jusqu'au moindre détail le chemin à emprunter. La quarantaine passée, cet homme confiant, prénommé si je ne m'abuse Jean-Baptiste, s'est engagé dans la marine il y a deux décennies déjà. Ayant perdu son père jeune, à l'âge de douze ans, il n'eut pas d'autres choix que de prendre le large. Il ne m'en a guère dévoilé plus...

Port du Havre - 1817 - Dessin à la plume et lavis à l'encre brune - Provient de la BNF (Gallica) - Lien
Quelques heures plus tard, alors que le jour se lève, sous un ciel teinté d'une nuance de jaunes et d'oranges du plus bel effet, nous sommes tous réunis sur le pont. Le capitaine Trequilly, vieux loup de mer à la barbe monstrueuse et à la salopette trop serrée, nous guette du coin de l'oeil, et moi en particulier. Je suis la seule nouvelle recrue pour cette expédition, l'intrus parmi cette foule éparse, nombreuse et bruyante. Autant ne pas se faire remarquer en répondant trop longuement à son regard méfiant.
-Silencioo ! hurle alors un homme à la voix lointaine, hispanique.
Je sursaute. D'un coup, tous se taisent. Même les plus fripons ne dérogent pas à la règle. Un homme habillé de rouge s'avance. En dépit de son jeune âge, il inspire une autorité presque naturelle. Ses cheveux sont noirs, son air ténébreux. Ce doit être le quartier-maître Alvarez, qui seconde le capitaine. Cet homme orgueilleux est, paraît-il, craint de tous. Il se mit alors à parler dans un mélange de français et d'espagnol, une sorte de langue aussi singulière que le personnage :
-Hommèss ! Vos avez juréé fidelidad a su capitán ! Le cual qui tentera de se mutiner, de no obéir se verra jetéé al mar. 
Il termina en un français correct, ou du moins par une tournure qu'il avait certainement mémorisée :
-Larguez les amarres !
Et ajouta, en me pointant du doigt :
-Tú, el nuevo ! El señor Troché sera como ton secundo capitán ! Tu ne dois que lui obéir ! Si por malheur, tu es un espion anglaiss ou casi la mêsme chosa, mon sabre tu sentirass !
Me voilà prévenu. M. Troche m'adressa alors une nouvelle tape sur l'épaule.
-Tu t'acclimateras très vite à la vie ici. Tu n'as point à t'inquiéter. En attendant, je vais te faire visiter les lieux...

Illustrations de J'ai fait trois fois le tour du monde [...] - A. Jourcin et A. Jaulgonne - 1947 - BNF (Gallica) - Lien
Nous empruntons alors une sorte d'escalier en bois aux planches usées qui descend vers une sombre pièce. L'échelle semble avoir été rafistolée au possible et des clous rouillés dépassent des extrémités. Je manque de glisser et me rattrape de justesse. Une odeur infâme, lourde et puissante me donne un haut-le-coeur lorsque nous atteignons enfin l'entrepont, ou le faux-pont, lieu de vie de la majeure partie de l'équipage. Au plafond de cette pièce sombre et encombrée sont entreposés des filets et des lampes à huile. Quelques lanternes reposant sur de piteuses tables assurent une faible lueur. Des bancs sans dossier font office de chaises. J'éprouve une impression paradoxale : à la fois cet étouffement propre aux espaces étroits et oppressants, mais aussi une sorte d'angoisse, alors que me viennent à l'esprit plusieurs idées nébuleuses, confuses, traduisant mon appréhension quant à ce périlleux voyage qui ne fait que débuter... M. Troche coupe court à mes réflexions et lance :
-Nous n'avons pas toute la journée. Viens, je vais te montrer ton hamac. Le branlebas est sonné tôt le matin. Ne t'imagine pas faire une sieste.
Intrigué, je le suis jusqu'à une pièce plus vaste que la première, où sont disposés et se balancent en grand nombre des hamacs en mauvais état. Ce ne sont ni l'obscurité ni l'exécrable relent de cet endroit déplorable qui me surprennent mais bel et bien la chaleur qui y règne. Je comprends mieux, maintenant, le sens des paroles de M. Troche et réalise par la même occasion que cet homme est expérimenté. Je crois bien que pour accéder à la timonerie, il faut avoir fait ses preuves, et M. Troche est le chef timonier de cette expédition.
-Regarde cette porte. Elle mène à la cale. Si le faux-pont t'a paru peu ragoûtant, alors je te déconseille la cale ! dit-il en éclatant de rire.
En repartant vers le pont, j'aperçois quelques restes de nourriture, principalement des viandes séchées, très salées, des pichets de vinasse et des pots communs tâchés de soupe verte aux pois cassés. Il se raconte que cette infâme mixture verdâtre est la recette favorite du Coq, qui la sert et la ressert quotidiennement. En guise de dessert, les matelots se contentent de quelques biscuits de mer aussi durs que la pierre des falaises. Sorti de l'étrange dédale de pièces sales et sombres de l'entrepont, je retrouve enfin la lumière.

Illustrations de Au Temps des grands voiliers - G. Le Poitevin et J. Furet - 1958 - BNF (Gallica) - Lien
Le contraste entre l'obscurité intérieure et l'éblouissante lumière solaire qui balaye le pont m'éblouit. Matelot, un métier d'extrêmes ! L'adaptabilité est une compétence qui me semble dès lors essentielle à tout marin qui se respecte. Résistance aux furies du ciel et de la mer, aux trajectoires imprévisibles des vents, à l'éloignement affectif et terrestre, à l'humidité qui ronge autant le bois du navire que la peau des hommes... Avec pour unique horizon, pour seul repère, une mer ambivalente, trompeuse, tantôt calme, tantôt ravageuse. Des nuances de bleus et de gris, celles du ciel, celles de l'océan, qui se confondent en une indiscernable ligne où se perdent et se reflètent les espoirs et les désillusions de ces hommes courageux, livrés à eux-mêmes au beau milieu de nulle part. Toutes ces pensées se mélangent en mon esprit alors que je traverse le pont. L'heure m'a échappé, les côtes françaises ne sont déjà que difficilement perceptibles. Elles s'éloignent. Les reverrons-nous un jour ? Le calme océanique est pondéré par l'effervescence du pont. Cet espace glissant, lieu de vie, de travail et de rencontres, lieu de tous les rêves et de tous les dangers. Je suis surpris par la présence de quelques cochons. J'ignorais jusqu'à présent qu'ils pouvaient accompagner les matelots dans leurs périlleux voyages. Voyant mon étonnement, M. Troche s'arrête et m'explique, d'un ton rieur :
-Ces bêtes te laissent pantois, hein ? Ne sais-tu pas que les cochons ont le pied marin ! Mais ne te fais point d'illusions, aucun ne survit au trajet !
-Ah bon, mais à quoi servent-ils dans ce cas ?
-Hahaha ! A ton avis, jeune mousse, nous les mangeons ! C'est que, vois-tu, tous ces braves hommes ont besoin de forces pour tenir le cap jusqu'au prochain port de ravitaillement. Tu as encore bien des choses à apprendre. Viens, que je te montre mon quartier.
Le voilà entrain d'arborer un sourire à la fois rieur mais non sans bienveillance. Nous arrivons enfin de l'autre côté du pont, près du quartier des officiers dans lequel on entre en passant sous trois poutres formant une sorte de porte. L'étroit couloir, droit et poussiéreux, n'en demeure pas moins plus propre que l'entrepont. M. Troche emprunte alors une coursive, incrustée dans la paroi gauche et tire une planche en bois coulissante qu'il appelle "porte du timonier", dévoilant son quartier personnel. En somme, une pièce dont les dimensions avoisinent celle d'une chambre, presque surchargée d'objets divers et variés dont les noms me sont étrangers. Nous nous asseyons sur les deux petites chaises, inconfortables mais luxueuses en comparaison du faux-pont. M. Troche m'énumère et désigne alors, non sans fierté, ses principaux ustensiles. L'un d'eux attire mon attention :
-Voici un loch et sa ligne. Vois-tu, ce petit triangle de bois est un flotteur que l'on leste. Jeté tout droit face à l'eau et relié à une ligne graduée par des noeuds, il permet, si l'on maîtrise quelques bases, d'obtenir la vitesse du navire. Les sabliers, quant à eux, sont indispensables, puisque la mesure s'effectue en un temps précis.
Je suis émerveillé de pouvoir écouter M. Troche m'expliquer son métier. Quelle chance ! Il se lève, ouvre la planche en bois coulissante qui fait office de porte et l'espèce d'armoire compartimentée qui se trouve en face de nous.
-Ce que tu vois là, c'est l'habitacle. Il se trouve face à la porte du timonier et contient des compas et des horloges. Mon métier, timonier, est peu simple. Mon rôle est de tenir la barre du gouvernail, pour conduire et diriger vers le bon cap le navire. Grâce à mon expérience, je suis devenu maître. Aussi ai-je acquis par là le privilège de déléguer aux deux timoniers qui m'obéissent les tâches ingrates. Mais s'il y a le moindre problème de direction, je me dois d'y remédier.
Je n'ose demander à M. Troche si ses proches ne lui manquent pas, mais, instinctivement, il pressent ma question et y répond d'un ton mitigé.
-Ma femme et mes enfants me manquent. Mon fils s'appelle Théodore et ma fille Pulchérie. Ils sont bien jeunes encore. Voilà neuf ans que nous nous sommes mariés avec Elisabeth. A l'époque, je me souviens que ma mère priait longuement pour qu'il ne m'arrive rien lors des voyages et que je revienne sain et sauf. Mais, vois-tu, maintenant que je suis devenu chef, le salaire est plus que satisfaisant. Ma famille s'est installée au Havre et nous y avons un logement plus qu'agréable, au 44 rue des Drapiers.
Quelle émotion d'entendre Jean-Baptiste Troche me confier ses souvenirs et ses ressentis ! Une clochette sonne depuis le pont où nous devons dès lors nous rendre.

Grisi, rôle d'un matelot, dans L'Africaine - C. Fernique et P.A. Lamy - 1865 - BNF (Gallica) - Lien
En sortant, je glisse, trébuche et manque de tomber sur le prétentieux quartier-maître toujours de rouge vêtu, qui me relève brusquement par le bras sans le moindre mot, l'air peu sympathique. Il ne faut décidément pas beaucoup pour contrarier cet homme. La hiérarchie est omniprésente dans le bateau, personne ne semble chercher à la contester. Il faut avouer que toute tentative de mutinerie, même vaine ou justifiée, peut se finir à la planche. Le pont est une surface hybride, sorte d'intermédiaire, de mélange, entre patinoire et plancher, entre mousse et sous-officiers. L'heure est au rassemblement, le capitaine, comme à l'accoutumée, observateur et méfiant, surveille son équipage. Le quartier-maître Alvarez prend la parole, avec son accent très hispanique. Si M. Troche incarne le marin calme et tempéré, soucieux de rentrer en un seul morceau, Alvarez est quant à lui l'incarnation de ces pirates téméraires et orgueilleux qui rêvent de trésor. Et ces deux hommes aux caractères opposés arrivent à se supporter en un espace aussi restreint...
-Hommès ! Nostre trajet viene de commèncer. Vos avez juréé fidelidad a su capitán. Vos debez signer ou marquer le papier. C'est como un engagement. Los déserteurs seront jetéé al mar. Avez-vos bien entendido ?

Il conclue avec un regard noir. J'ai bien l'impression qu'il m'est adressé. A l'arrière de la file, je vois les hommes signer un par un le parchemin. Ont-ils réellement le choix de ne pas s'engager. L'un d'eux, un vieillard, semble n'avoir plus de dents. Ce doit être ce que l'on appelle "le mal de bouche", maladie courante chez les marins. Vient enfin mon tour. Tout l'équipage me regarde, le capitaine, Alvarez et M. Troche. Je ne peux me permettre la moindre hésitation. Je signe et me lance ainsi dans un voyage vers l'inconnu, vers l'Amérique. Une aventure périlleuse avec un équipage hétéroclite.  Notre bateau se perd dans l'horizon, dans le temps, et vogue... Où cela va nous mener ?

Parenté entre Jean-Baptiste Nicolas Troche, protagoniste de cet article, et moi - Archives familiales et Geneanet
N.B. : tous les renseignements concernant l'apparence physique, le métier et les ustensiles de Jean-Baptiste Nicolas Troche, neveu de l'un de mes ancêtres, sont issus de recherches personnelles. Mes principales sources sont les matricules des officiers des registres de l'inscription maritime du Havre, consultables en ligne sur le site des archives de la Seine-Maritime. Tout ce qui touche au cadre de vie des marins est issu de nombreuses lectures d'ouvrages sur les bibliothèques en ligne, de dictionnaire en ligne, d'enquêtes et de témoignages en date du XVIIIe siècle, écrits en français et en italien. Cet article a nécessité trois semaines de préparation car je n'avais pas la moindre idée des réelles conditions de vie des marins. Toute la difficulté de ce choix pour un rendez-vous ancestral réside dans le fait que la période choisie était quelque peu charnière, à cheval entre un XVII-XVIIIe siècle de pirates et un XIXe siècle de marine commerciale. J'ai en conséquence tenté de présenter l'une et l'autre des deux facettes de la vie maritime. Ayant eu connaissance de très nombreux éléments concernant Jean-Baptiste Nicolas Troche, je n'ai évidemment pas tout dévoilé dans cet article. Il reste beaucoup à raconter sur ce personnage à la vie singulière. Aussi, soucieux d'assurer à cet article une tonalité romanesque qui est l'un de ses fils conducteurs, je me suis permis quelques arrangements avec certains faits : en 1816, Jean-Baptiste Nicolas Troche n'était pas chef timonier mais quartier-maître, il devient timonier puis chef de timonerie dans les années qui suivent. Le nom du capitaine concerne, il me semble, un autre bateau et un autre voyage. Quant au quartier-maître Alvarez, j'ai totalement imaginé ce personnage pour lequel je me suis inspiré de plusieurs personnes et d'un document que j'ai visionné dans le cadre de mes recherches. Toutes les recherches menées pourraient faire l'objet d'un article qui leur serait dédié. Ce cinquième épisode marque une pause dans la chronique consacrée à la famille Troche dont descend une arrière-arrière-arrière-arrière-grand-mère, qui reviendra lorsque j'en saurais davantage sur les pistes qu'il me reste à éclaircir. En raison de l'approche des partiels (reportés à cause des mouvements de grève), je pense ralentir le rythme de publication et de recherche jusqu'à la fin du mois de juin. En espérant que ce rendez-vous ancestral vous aura plu. A très vite !