vendredi 3 janvier 2020

Tests ADN et généalogie : d'où viennent mes ancêtres ? Mon expérience personnelle

Carte du monde vers l'an 1519 - Fac-similé manuscrit (1843) - Jorge Reinel (1518-1572) et Otto Progel (1815-1887) - Provient de Gallica (BNF) - LIEN
Quiconque s'adonne à la généalogie tente de reconstituer les sinueux chemins empruntés par ses ancêtres, remonte en sens inverse les années pour entrevoir ce qui peut encore l'être d'époques passées, s'approcher au plus près de temps révolus, et si de précieuses archives subsistent pour mieux l'orienter dans ses recherches, elles ne peuvent l'aiguiller que sur un plan historique, limité de surcroît. Je m'estime déjà très chanceux d'avoir pu suivre la trace de mes ancêtres récents et plus lointains, pour certains jusqu'aux abords du Moyen-Âge. J'ai encore une multitude de recherches à effectuer, d'archives à déchiffrer et d'énigmes à élucider. Sur un plan historique, certes, la généalogie me permet d'en apprendre beaucoup sur mes ancêtres, du moins bien plus que je ne l'aurais imaginé une décennie plus tôt. Mais elle ne peut pour autant répondre à cette simple question : de quels peuples suis-je le descendant ? Elle en soulève parfois d'autres. Ma grand-mère paternelle avait-elle bien les origines italiennes qu'on lui attribue, et qui, en dépit de quelques indices, n'ont pu être précisément définies ? Mes ancêtres maternels, à cheval entre l'Espagne et la France, sont-ils ibères ? Pourquoi se rendaient-ils à chaque génération en Provence où ils avaient toujours un cousin ? Ceux de mes ancêtres qui vécurent dans les ports du Nord-Ouest trouvent-ils leurs racines outre-Manche ? Il y a dans ces interrogations quelque chose de philosophique, car elles touchent à notre héritage à la fois historique et génétique, à notre identité, à ce que nous sommes. Nous habitons tous une belle et vaste Terre, riche d'une incroyable diversité de peuples. Lesquels d'entre-eux ont plus profondément façonné notre héritage ancestral, légué leur empreinte génétique jusqu'à nous ? Je ne suis sûrement pas le seul à m'être posé cette question, et je ne prétends pouvoir y répondre pleinement. 

Boussole - Jean-Jacques Lequeu - Gallica (BNF) - LIEN
De nos jours, les moyens technologiques et scientifiques permettent, dans une certaine mesure, d'ouvrir la généalogie classique à un horizon plus large et apportent de nouvelles informations qui, si elles doivent bien-sûr être nuancées, sont loin d'être inutiles. J'ai eu vent, il y a deux ans, de la possibilité d'effectuer des tests ADN pour en apprendre davantage sur ses origines. Possibilité toutefois illégale dans l'Hexagone, la France étant le seul pays d'Europe avec la Pologne à interdire ces tests. Plutôt ouverts et curieux dans ma famille, nous avons choisi de sauter le pas. Leurs résultats pourraient, telle une boussole providentielle, nous orienter quelque peu sur les chemins empruntés par nos ancêtres. Ces tests étant pour l'instant interdits en France, je ne conseille ou ne déconseille à qui que ce soit de les faire et laisse chacun d'entre vous se fier à son libre arbitre et à sa curiosité personnelle. D'autres ont déjà a pas mal planché sur la question, et je leur laisse volontiers cette tâche. Mon rôle n'est pas de pondre un énième plaidoyer, un énième réquisitoire, et je ne prétends pas qu'une telle tâche m'incombe. En revanche, j'ai à coeur de partager avec ceux qui s'affranchissent des insipides polémiques que suscitent en France ces tests l'interprétation que j'ai faite de leurs résultats, les découvertes généalogiques qui ont découlé d'une telle démarche et les réactions parfois parfois surprenantes que je me suis plu à observer.


Atlas nautique de la Méditerranée - 1630 - Fonds régional PACA - Bibliothèques de Marseille - Gallica (BNF) - LIEN
Ma grand-mère et mes parents - pour ma part je compte le faire dans les prochains mois - ont ainsi chacun effectué ces tests ADN auprès d'une entreprise mondialement connue. Les résultats sont arrivés quelques semaines plus tard, et pour plus de précision je me suis adressé à deux ou trois autres entreprises très connues, soucieux de voir si les estimations des uns et des autres concordaient. En dépit de quelques variations, nous avons reçu des estimations très similaires. J'insiste dans un premier temps sur l'importance des termes estimations et variations. Les résultats fournis par les tests ADN autosomaux - prenant en compte les gènes transmis tant par les ancêtres paternels que maternels - sont présentés sous la forme de pourcentages indiquant une proximité plus ou moins forte avec telle ou telle ethnie, ou plutôt avec telle ou telle zone géographique. Pour être honnête, je ne pense pas qu'un chiffre puisse définir entièrement une origine, ce serait, pour le littéraire rêveur non-pragmatique et peu adepte du raisonnement scientifique que je suis, une aberration. Force est de constater que, comme il y a dans le cas de ma famille une concordance entre les estimations de chaque entreprise, ces chiffres, telles les aiguilles d'une boussole, pour reprendre cette métaphore que j'affectionne, ont tout de même un sens. Alors, roulement de tambour... Ma grand-mère est ibère, ma mère l'est encore davantage, toutes les deux ont des ancêtres finlandais, mon grand-père devait par ailleurs descendre de quelques vikings passés par là. Mon père est quant à lui pour moitié anglais, pour moitié italien, balkanique et turc - byzantin en quelque sorte - avec des ancêtres slaves et moyen-orientaux. Une fois passée la joie de découvrir ces estimations vient le temps de l'interprétation, laborieuse et progressive. J'ai longuement lu sur le sujet, d'innombrables études faites sur les origines de chaque peuple en question, j'ai écumé les discussions passionnées des forums de généalogie génétique où les gens débattent de leurs estimations, puis je me suis penché vers les calculateurs de Gedmatch pour tenter de préciser, dans la mesure du possible, ces chiffres.

Pompei - Photographie personnelle - 2018
Lorsque j'ai visité Pompei, plus que subjugué par la beauté et l'émouvant réalisme des lieux, j'ai éprouvé une sorte de fascination pour les somptueuses fresques, me demandant si l'une des personnes représentées pouvait être mon ancêtre très lointain. Et ce n'est peut-être pas impossible, finalement ! Trêve de plaisanterie, il y a bel et bien du sang italien qui coule dans mes veines. Je vous en faisais part un peu plus haut, l'Italie est l'une des principales origines géographiques estimées pour mon père, à 41,5% si vous aimez les chiffres. A cette estimation les optimistes répondront que mon père est à moitié italien, les pessimistes que ça ne prouve rien. Ma grand-mère paternelle aurait eu, par son père au moins, des ancêtres italiens, bien que picarde de naissance. Deux de ses arrière-arrière-grands-pères, inconnus en raison de relations hors mariage, sont supposés italiens. Regina, Luce, Angelina, Maria, les prénoms de ses tantes et de ses grandes-tantes n'étaient pour moi pas apparus par hasard, ou en raison d'une éventuelle et hasardeuse mode comme quelqu'un avait voulu me le faire croire. Les chiffres n'ayant pourtant que peu d'importance à mes yeux, une autre preuve me semblait nécessaire. Une preuve que constituent les correspondances ADN. D'autres l'ont sûrement dit avant moi, l'intérêt peut-être majeur de ces tests réside en la possibilité qu'ils offrent de retrouver des correspondances ADN, qui sont tout simplement des personnes avec qui l'on partage des segments d'ADN exprimés en centimorgan - que j'ai bêtement pris pour des centimètres au départ...-, un certain pourcentage de parenté et, en somme, des ancêtres communs plus ou moins lointains. Je n'ai choisi de me concentrer que sur les correspondances les plus proches, avérées, indiquant au plus loin un arrière-arrière-arrière-grand-parent commun avec mon père, correspondances parmi lesquelles figurent plusieurs italiens dont les arbres généalogiques accessibles en ligne indiquent qu'ils sont totalement d'ascendance italienne pour les siècles les plus récents. J'y travaille encore, mais il semble a priori que l'on puisse déterminer, en tenant compte des noms de famille communs aux ancêtres de plusieurs de ces personnes et de leurs régions d'origine, ainsi que des degrés de parenté induits par l'ADN partagé, deux apports italiens au XIXe siècle, l'un vers la Toscane, l'autre dans les régions méridionales. Là où les archives ne pouvaient guère hélas me permettre de retrouver les deux ancêtres manquants, l'ADN s'est avéré d'une grande utilité. J'ai maintenant la certitude que ma grand-mère paternelle avait des ancêtres italiens, et que si sa tante se nommait Regina ce n'est pas le fait d'une hasardeuse mode. Ma mère a aussi, selon l'ADN, quelques ancêtres italiens, dans des quantités moindres et plus lointaines, apport sûrement explicable par le fait que les ancêtres de mon grand-père maternel sont originaires de régions méditerranéennes. L'une de ses ancêtres s'appelait Jeanne Apostoli, et ce nom a pour moi une sonorité italienne. Puisque généalogie génétique et historique sont à mon avis intimement liées, je compte désormais étudier la population des lieux où vécurent les ancêtres de ma grand-mère paternelle pour voir si des familles italiennes, ou même des hommes italiens de passage, ne s'y seraient pas installés au milieu du XIXe siècle, et si par chance un nom coïnciderait avec ceux des ancêtres de mes cousins italiens. Pour l'anecdote, les calculateurs de la base de données génomiques Gedmatch, accessibles en ligne et pour lesquels il faut préalablement avoir effectué un test ADN et téléchargé les données brutes fournies, s'accordent pour indiquer une parenté entre mon père et, d'une part les toscans, d'autre part les siciliens. S'il est vrai que chaque estimation reste à nuancer, toutes semblent tout de même converger vers une origine commune. Une autre entreprise à qui j'ai demandé l'analyse des résultats a quant à elle proposé une zone englobant l'Italie du Sud, la Sicile et la Grèce plutôt que l'Italie du Nord. Pour connaître un peu les deux parties de l'Italie je préfère, honnêtement, le Nord, mais ces recherches me donnent maintenant envie de retourner dans le Mezzogiorno. 

Cousin Cousine - A. Choubrac - 1893 - Gallica (BNF) - LIEN
L'importance des correspondances ADN s'avère ainsi décisive, bien que la fréquence de ces dernières soit relative. Si des centaines de milliers de personnes ont déjà effectué des tests ADN, de très nombreuses autres ne l'ont pas fait, ou ne l'ont pas fait faire par la même entreprise. Le principe est similaire à celui de la loterie, vous pouvez avoir peu ou beaucoup de cousins, et en aurez forcément plus à mesure que le temps passe car les bases de données s'agrandissent chaque jour. La quantité n'est pas forcément ce qui prévaut et ma grand-mère maternelle a ainsi eu la surprise de retrouver par ces tests ADN les descendants de sa tante paternelle, perdus de vue et dont nous ne connaissions pas même les noms. Je suis depuis en contact avec l'arrière-petit-fils de la tante de ma grand-mère, qui est en conséquence mon cousin en termes de génération. Nous sommes tous les deux des arrière-arrière-petits-fils d'Honoré Julien Laffargue et d'Euphrasie Payros, qui étaient encore en vie à l'aube des années 1950. Une telle démarche peut être inversée. Mon père et l'une de ses cousines, également passionnée de généalogie et qui a fait les tests ADN, sont bel et bien apparentés. Qu'en est-il des correspondances plus lointaines, avec lesquelles la parenté génétique est inférieure à 0.5% ? Ayant lu à ce sujet des opinions fort négatives, et voulant m'assurer de leur fiabilité, j'ai étudié deux de ces correspondances jugées lointaines et peu fiables par les algorithmes des sites.

Berthe Clémence L., descendante des Mélin, Photo familiale
La première relie mon père à un frère et une soeur avec qui il partage respectivement 0,2 et 0,3% de parenté, ce qui est peu - à titre de comparaison, ma grand-mère en partage 5,2 avec le fils de sa cousine. Effectuer un test ADN permet de consulter les arbres généalogiques des personnes ayant avec nous une correspondance ADN, dans la mesure où ces personnes prennent la peine de renseigner leur arbre, évidemment, et souvent au prix d'un abonnement. Lorsque j'ai consulté l'ascendance de la soeur et du frère lointainement apparentés à mon père, et bien que leur arbre soit complet pour les premières générations, je n'ai pas trouvé d'ancêtres communs. Mais en cherchant sur geneanet, je me suis aperçu qu'ils descendaient tous les deux d'une certaine Anastasie Mélin, qui n'est autre que la soeur d'Anne-Catherine Mélin, l'arrière-arrière-arrière-grand-mère devenue aveugle de mon père, dont je crois déjà avoir parlé dans un article. Nos ancêtres communs sont nés dans les années 1780, morts en 1849 et en 1862, et leur héritage génétique nous lie encore. Mais, plus intéressant qu'un cousinage et la reconstitution d'une branche de l'arbre généalogique, la comparaison des estimations de nos origines géographiques a mis en évidence deux régions communes, à savoir le Moyen-Orient et les Pays Baltes. Si mon père n'a que très peu de Pays Baltes (0.9% sur l'actuelle Lituanie), nous supposions tout de même que cet héritage venait de sa grand-mère maternelle, par qui il descend de la famille Mélin. Il me semble dès lors envisageable, grâce au croisement des correspondances ADN, des estimations géographiques et des recherches généalogiques, de pouvoir partiellement déterminer les origines d'ancêtres lointains. Les pessimistes y verront des hasards successifs, pour ma part je trouve que seul le croisement des informations donne une réelle signification aux pourcentages, les chiffres n'ayant selon moi aucun sens sans des mots pour les expliciter. Mon deuxième essai s'est porté vers une correspondance très faible - un unique segment ADN commun - que ma mère partage avec quelqu'un, ironie de l'histoire, qu'elle connaît de vue. Toujours en croisant les données généalogiques de plusieurs sites, nous nous sommes aperçus qu'il s'agit d'un descendant d'Antoine Huillet et de Brigitte Cabanié, arrière-arrière-arrière-grands-parents de ma mère qui vécurent au XIXe siècle. Les correspondances ADN, jugées lointaines et peu fiables, se révèlent encore une fois réelles. Bien que je ne m'attache guère aux chiffres, tous deux partagent très exactement le même pourcentage d'une origine en particulier. S'il est certes rébarbatif d'à ce point détailler les correspondances ADN, je pense qu'il s'agit là de l'intérêt majeur de ces tests. Je déplore cependant que nombre de personnes ayant fait analyser leur ADN ne prennent pas la peine de remplir leur arbre généalogique, empêchant ainsi de déterminer la parenté que l'on partage avec eux. Et si les correspondances ADN m'intéressent, ce n'est pas tant pour savoir avec quelle famille je partage 0.1% de mon ADN, mais bel et bien pour en apprendre davantage sur les ancêtres que nous partageons.

Santa María de la Sede, Sevilla - Photographie personnelle - 2018
Intéressons-nous maintenant à mes aïeuls maternels. Sans grande surprise, ma mère, dont les ancêtres n'ont pas vécu plus au nord que les départements de l'Aude et du Gers, est majoritairement d'ascendance ibérique, tant par mon grand-père que par ma grand-mère. A 80,4% pour les aficionados de statistiques. Une telle estimation me semble pour le coup concrète dans le sens où elle correspond à ce que nous avions prévu, mais très vague car englobant l'Espagne, le Portugal et la France méridionale ; il nous est difficile de préciser de manière exacte les régions dont sont originaires nos ancêtres. D'autant que les analyses ADN ne feraient pas le distinguo entre espagnols et français méridionaux, c'est du moins ce qui m'a été rapporté. Connaissant très bien ma région et l'Espagne où je suis souvent allé, j'ai l'intime conviction que la plupart des familles locales sont au moins partiellement d'ascendance ibérique ; il est difficile de ne pas trouver parmi les gens en descendant quelqu'un n'ayant pas un ancêtre espagnol plus ou moins proche. Le village de naissance de mon grand-père se situe à la croisée des paysages méditerranéens et pyrénéens. Une question restait en suspens : mes ancêtres ibères se rapprochent-ils davantage des français méridionaux ou des espagnols ? Une fois n'est pas coutume, je m'en suis d'abord remis aux calculateurs de Gedmatch qui permettent aussi de comparer vos données génomiques à celles de régions précises, de sorte que ma grand-mère gersoise semble plus proche des castillans que des gascons, tandis que mon grand-père aurait une forte parenté avec les habitants de la région valencienne, à l'est de l'Espagne, le long des côtes méditerranéennes. L'analyse des correspondances ADN, certes plus nuancée, tendrait tout de même vers des conclusions similaires. J'ai été fort surpris par le nombre de correspondances ADN, dont certaines assez proches, que ma mère et ma grand-mère ont en Amérique Latine, du Mexique à l'Argentine, puis par celles qu'on leur trouve également au Maroc et en Algérie, et, surtout, en Espagne. Les correspondances françaises regroupent principalement des personnes originaires de l'Aude et du Gers, partageant avec nous les cousinages en Espagne. Or, certains de ces espagnols à qui nous sommes apparentés ont rendu accessibles leurs arbres généalogiques, comportant des ascendances entièrement espagnoles dans lesquelles les régions sont précisément indiquées. Ces informations correspondent nettement aux estimations proposées par Gedmatch, qui indique d'ailleurs pour ma mère et ma grand-mère une plus grande proximité avec la plupart des régions espagnoles qu'avec les français du Sud-Ouest. Cet apport ibérique ne s'est cependant pas fait soudainement, et c'est en remontant l'ascendance de mes grands-parents que l'on trouve, à chaque génération, des noms à consonance ibérique. Si les ancêtres de mon grand-père me sont connus jusqu'à la fin du XVIe siècle, ceux de ma grand-mère peinent à être retrouvés en raison du manque d'archives. Je pense tout de même que ces ancêtres doivent être assez récents pour que nous partagions des correspondances ADN en Amérique Latine. Certains français méridionaux semblent surpris d'être plus proches génétiquement des espagnols mais en ce qui concerne mes ancêtres maternels, cette proximité me paraissait évidente. J'ai toujours préféré, qu'il s'agisse de rythme de vie, de climat, de gastronomie, de musique, de paysages ou d'architecture, l'Espagne à la France. L'espagnol est, après le français, la langue à laquelle je tiens le plus. Je me plais à rêvasser à l'éclatante blancheur des villages andalous où, sous un ardent soleil, résonnent des airs effrénés de flamenco. C'est presque instinctif en fait. Sans vouloir jouer les voyants, je pense que l'on a inconsciemment une attirance pour certains pays ou peuples plus que pour d'autres, et que l'héritage génétique peut très bien en être un facteur. Il s'agit là d'une interprétation personnelle, bien entendu, prenez-la comme telle.

Carte de la Scandinavie - Cordier et Sanson - Gallica (BNF) - LIEN
Outre cette prédominance ibérique, les héritages génétiques de ma mère et de ma grand-mère m'ont emmené vers des contrées plus lointaines, et à notre grand étonnement jusqu'en Finlande. Je n'ai pas tout de suite été convaincu par ce résultat, bien que l'idée d'avoir quelques racines en terre finno-ougrienne me plaisait. Plusieurs personnes faisaient part, dans les discussions que j'ai pu lire, d'une erreur dans le calcul des estimations qui attribuait à des personnes d'ascendance ibérique des origines finlandaises ; or, elles ne se référaient qu'à une entreprise en particulier, et dans le cas de ma mère et de ma grand-mère, toutes ont retrouvé la trace d'un héritage génétique finlandais ainsi que des correspondances dans ce pays-là. D'un point de vue généalogique, je sais seulement que la grand-mère de ma grand-mère avait un nom à consonance nordique, et que ce nom n'a été porté en France que par quelques dizaines de personnes tout au plus, et ce dans un périmètre spécifique et très restreint. Les autres porteurs de ce nom vivent exclusivement dans le nord de l'Europe, mais il m'est hélas difficile de reconstituer l'ascendance de cette famille dans laquelle les hommes avaient des enfants à un âge très avancé. Un siècle sépare ainsi la grand-mère de ma grand-mère, née en 1880, de son propre grand-père, né quant à lui vers 1779, et de qui elle a hérité son patronyme si particulier. Je n'ai retrouvé en France aucune trace de ce nom antérieure au milieu du XVIIIe siècle, et dans l'hypothèse que l'ancêtre en question aurait bel et bien eu une origine septentrionale, son héritage génétique pourrait s'être transmis jusqu'à ma grand-mère et ma mère en raison du faible écart générationnel - quatre à cinq générations au plus - les séparant sur près de deux siècles. Nous avions aussi émis l'idée que cet héritage finlandais aurait pu être transmis par le père de ma grand-mère, mais les cousins dont j'ai précédemment parlé, descendants de cette partie-là de ma famille, n'ont pas eu de résultats indiquant une origine finlandaise. Soulignons tout de même que si les archives du département concerné étaient entièrement numérisées, il m'aurait peut-être été plus simple d'entreprendre de nouvelles recherches. La patience n'est pas toujours mon fort. Serait-ce là un trait de caractère viking ? Je l'ignore, mais j'ai en revanche appris que ma mère a aussi, par mon grand-père cette fois, des ancêtres scandinaves. 11,5% pour les amoureux des nombres. Est-ce l'oeuvre des vikings qui sont passés, si je ne m'abuse, par l'Espagne et le Portugal, et ont ravagé Séville vers le IXe siècle ? Cela semble le plus plausible. Il est amusant de constater que si nous avions inversé l'ordre des tests, si j'avais obtenu moi-même du scandinave et du finlandais sans pouvoir ni connaître ni étudier les résultats de mes parents, tout le monde aurait parié que cela venait de mon père, grand avec les yeux bleus, et non de ma mère ou de ma grand-mère, toutes deux brunes. Il est vrai que j'aime me moquer, gentiment bien-sûr, de raisonnements stéréotypés que les gènes viennent quelque peu infirmer, contrarier et bousculer. Les idées reçues ont visiblement la vie dure, et je me plais à les remettre en question. La Finlande est une excellente surprise.

Famille Trevet en 1894 - Photographie familiale
Des familles dont descend mon grand-père paternel, plusieurs sont originaires des ports du Nord-Ouest, de la Haute-Normandie à la côte d'Opale. Ce sont d'ailleurs les ancêtres dont je parle le plus régulièrement dans mes articles puisque j'ai pu suivre leur trace en général jusqu'aux XVIe et XVIIe siècles, et bien qu'il me reste un travail considérable à accomplir pour mieux comprendre leur histoire, j'avais la certitude que mon père aurait un héritage britannique conséquent, à peu près dans les mêmes proportions que l'italien. Mon arrière-arrière-grand-mère paternelle Valentine Trevet, que vous apercevez ici photographiée avec ses parents en 1894, était normande d'origine et de naissance. Son père est le seul ancêtre proche à avoir été roux, - oui, je verse moi aussi dans le stéréotype, mais c'est une couleur de cheveux que je trouve rare et belle -, et le nom que portait sa mère, Le Breton, pourrait aussi bien faire référence à la Bretagne française qu'à la Grande-Bretagne. Plus anciennement, de nombreux ancêtres m'ont mis sur la piste de l'Angleterre ; citons notamment Anne Talbot, son père Jacques et sa mère Marie Neel, ou Elisabeth Langlois. Les normands sembleraient plus anglais que scandinaves. Certains des ancêtres de mon arrière-grand-mère paternelle vécurent eux-aussi dans les ports du Nord-Ouest ; il y a peu, je découvrais que l'ancêtre d'une famille dont descend mon arrière-grand-mère aurait fui l'Angleterre d'Henri VIII, information que je dois néanmoins vérifier. De manière plus générale, il est certain que la présence anglaise a été pour le moins considérable dans les ports du Nord-Ouest, et même significative. L'apport anglais est en revanche plus ancien que les origines italiennes et espagnoles, car si j'ai un grand nombre de correspondances outre-Manche et outre-Atlantique, la plupart semblent lointaines. Si je m'en réfère à la généalogie seule, dans son aspect historique du moins, les ancêtres de mon grand-père paternel, qui sont les mieux connus de mon ascendance, étaient pour la plupart français. D'aucuns reprochent aux entreprises proposant les tests ADN de considérer les français du Nord-Ouest comme des britanniques ; selon moi, l'apport anglais reste tout même important, du moins pour les ports normands. Mais je dois avouer avoir été surpris que les ancêtres de mon arrière-arrière-grand-père paternel Arsène Lehoux, qui vivaient aux confins du Maine, de l'Anjou et de la Touraine, près de la Loire, et aux noms très français, aient été englobés dans l'origine britannique. Je ne suis pas le seul à douter d'une telle estimation, mais il est cependant vrai que d'autres personnes ayant des ancêtres dans ces mêmes régions et dont j'ai pu voir les résultats sont eux considérés comme bien français, alors que les mêmes algorithmes ont déterminé certains de mes ancêtres comme étant anglais. Si des études très poussées de l'histoire tant militaire que démographique des régions concernées pourraient expliquer ces résultats, il me paraît important de rester nuancé : mes ancêtres des ports normands ont sûrement reçu un héritage génétique anglais très important en raison de leur situation géographique, et peut-être qu'il en fut de même pour certains de mes ancêtres du Nord-Ouest (angevins, tourangeaux, parisiens, picards), mais je pense que d'autres étaient français. Tout comme la généalogie classique, la généalogie génétique connaît ses limites. Les tests ADN autosomaux permettent certes d'estimer dans les grandes lignes les différentes origines d'une personne, mais je crois savoir que si nous héritons à peu près à moitié du patrimoine génétique de chacun de nos parents, et d'un quart de chacun des grands-parents, cela varie par la suite, et l'on peut ainsi avoir davantage de parenté avec un arrière-arrière-grand-père qu'avec un autre.

Consulat de France, Beyrouth, Liban, 1862 - Louis Vignes - Provient de Gallica (BNF) - LIEN
De toutes les origines présentes dans l'héritage génétique de mes parents celles qui me fascinent le plus nous mènent jusqu'aux rives orientales de la Méditerranée. L'une des familles dont descendent trois ancêtres de mon arrière-grand-mère avait un lien avec le Liban, et si les rares archives ne m'ont permis de retrouver que quelques éparses traces d'un ancêtre, j'étais convaincu que l'ADN pourrait au moins apporter d'opportunes précisions. L'ensemble des entreprises ayant analysé l'ADN de mon père y ont bien retrouvé un héritage génétique en provenance du Moyen-Orient, et même plusieurs, au Liban et en Turquie égéenne notamment, et au-delà encore. Mais cela n'est quelque part pas si étonnant : mon père et moi partageons un lien instinctif avec le Moyen-Orient, nous sommes imprégnés de cette culture et depuis mon plus jeune âge j'entends mes parents écouter des musiques orientales, perses ou anatoliennes, musiques que j'écoute désormais moi aussi, et qui me font rêver à un Orient poétique. Je crois même que si ces pays avaient été stables, et que s'ils n'étaient pas gangrénés par des dissensions religieuses et politiques extrémistes, il nous aurait plu d'y vivre. Un jour, peut-être, retrouveront-ils leur splendeur d'antan... Je ne dispose hélas pas de renseignements supplémentaires sur ces ancêtres là, mis à part que l'un d'eux avait un prénom faisant référence aux carthaginois et qu'il y a, dans certaines familles de mon ascendance, des prénoms tels que Pantaléon, Constantine, Chrysostôme, Euphrasie, Ismérie, Eudoxie ou Pulchérie qui nous renvoient eux-aussi vers l'Orient. L'hypothèse des prénoms déplaît fortement à certains esprits étroits et bornés, agressifs en prime ; je pense pour ma part qu'elle mérite qu'on lui accorde de l'intérêt, mais c'est là ma conviction personnelle. Gedmatch a indiqué pour mon père des apports génétiques importants en provenance de ce que les calculateurs appellent Méditerranée de l'Est et Asie de l'Ouest. J'en explique peut-être une partie par les ancêtres italiens, l'autre par un apport direct. Cela répondrait aussi, éventuellement, aux questions que l'on me pose régulièrement sur mes cheveux qui sont frisés, presque crépus même, mais plus ou moins blonds et mordorés ; je crois avoir vu pas mal de gens originaires de la zone égéenne avec de tels cheveux. Il ne fait en tout cas pour moi aucun doute que le croisement des tests ADN et de la généalogie historique ouvre les portes d'un nouvel horizon de connaissances, tout en nous faisant voyager poétiquement.

Port d'une ville antique du Moyen-Orient - C.-A. Cambon - Gallica BNF - LIEN
Ni la généalogie historique ni la généalogie génétique ne peuvent apporter d'entières réponses. Mes ancêtres orientaux resteront peut-être à jamais mystérieux, et c'est en cela qu'ils sont intéressants. J'espère un jour partir sur leur trace, car visiter les lieux où ils ont vécu, s'imprégner de ce qu'ils ont pu connaître, apporte finalement autant si ce n'est plus que de les retrouver dans des archives ou dans des gènes. Et de manière générale, visiter chaque pays, chaque région, province, cité, village ou port dont est originaire un ancêtre est enrichissant. Quant aux migrations provençales de la famille de mon grand-père maternel, elles restent mystérieuses aussi, même si Gedmatch a trouvé une parenté entre ma mère et les provençaux. Cet article s'avère déjà bien long, et je ne peux aborder l'ensemble des découvertes que le croisement des gènes et des archives, et j'insiste sur la notion de croisement, m'a permis de faire. Je souhaite en revanche répondre à deux questions qui m'ont été posées par rapport à ces tests. Pour les personnes ne connaissant pas une partie de leur famille ou de leurs origines, ces tests pourraient éventuellement apporter des informations notamment grâce aux correspondances ADN, mais ne le garantissent pas forcément non plus. Pour les personnes ne disposant pas d'archives aussi complètes que ce qu'il existe en France, ces tests ont également un intérêt. Encore faut-il effectuer un travail d'interprétation conséquent par la suite. Je vous cite un exemple : quelques calculateurs ont déterminé une très faible parenté entre mon père et les islandais. Si la perspective d'avoir des ancêtres sur cette incroyable terre de feu, de glace, de roche et d'eau que j'ai eu la chance de visiter en juin dernier m'a dans un premier temps paru fort réjouissante, j'ai vite compris que ce n'était pas forcément la réalité : il s'agissait d'une correspondance très faible, que seuls quelques calculateurs déterminaient plus ou moins. Aucune analyse n'a révélé pour mon père des ancêtres scandinaves. L'unique hypothèse envisageable était celle d'une ancêtre normande du XVIIe siècle portant un nom issu de la langue norroise. Après m'être renseigné sur l'héritage génétique des islandais - dont les arbres généalogiques remontent extrêmement loin dans le temps - j'ai appris qu'ils auraient une parenté avec les peuples de la Grande Bretagne, par des femmes que les vikings auraient emmenées avec eux lors du peuplement de l'île. Cette hypothèse, qui n'est pas la mienne et que j'ai lue dans des études, pourrait tout de même expliquer cette très faible parenté avec les islandais, mon père ayant des ancêtres en Angleterre. Puisque ces tests sont interdits en France et y suscitent la polémique - alors qu'ils ne le sont pas dans quasiment toute l'Europe et que les gens étrangers à qui j'en ai parlé y sont pour la plupart favorables - je ne saurais pousser quiconque à les faire, mais je ne les déconseillerais pas non plus. Il appartient à chacun de partir ou non à la recherche des ses ancêtres, d'en choisir les méthodes et de se faire sa propre idée. Certaines personnes ont observé que leurs résultats variaient fortement d'une entreprise à l'autre, j'entends et je comprends leurs doutes. Pour ma famille les résultats semblent coïncider, à quelques pourcentages près, mais j'espère avoir montré par cet article que les chiffres ne sont absolument pas ce qu'il y a d'intéressant à tirer de ces tests. J'ai pris la peine de ne pas citer d'entreprise car cet article est totalement indépendant de tout intérêt commercial. Ce sont mes réflexions personnelles et mes découvertes dont je vous fais part ici. Si je suis totalement ouvert aux discussions, j'avertis ceux qui se montreraient irrespectueux et agressifs qu'ils n'auront aucune réponse de ma part. De même, je préférerais discuter avec des personnes ayant effectué ces tests, ou voulant les effectuer pour en savoir davantage sur leurs origines et leurs ancêtres, qu'avec des gens polémiquant sur les tests en eux-mêmes. Sur ce, je vous souhaite un excellent début d'année ! A très bientôt.           

Carte universelle - 1714 - Nicolas de Fer - Provient de la BNF (Gallica) - LIEN







jeudi 3 octobre 2019

A la recherche des ancêtres du XVIe siècle et des objets oubliés de mes aïeux

Descritione della Terra, et Castello di Dieppa [...] - Giovanni-Battista Cavalieri - 1589 - Estampe - Dieppe au XVIe siècle - BNF
Chers lecteurs, j'espère de tout coeur que votre rentrée n'a pas été trop éreintante. Je me suis pour ma part recentré sur une licence d'histoire, abandonnant par la même occasion la bilingue, et ce choix me satisfait pour le moment. L'automne s'annonce timidement, et l'alternance entre un fort soleil et de fraîches bourrasques a suffi pour que je commence à tousser, les joies hivernales avant l'heure en somme. Et c'est là un excellent prétexte pour rester dedans, assis au chaud sur quelques coussins, des gâteaux à portée de main, et consacrer ainsi du temps aux recherches généalogiques qui, depuis deux semaines, m'ont amené aux portes d'une époque charnière et périlleuse en généalogie, le XVIe siècle... Avant de nous embarquer vers ces temps lointains, j'en profite pour mentionner que je suis en passe de trouver, pour une fois, de nouveaux renseignements sur les ancêtres de ma grand-mère maternelle, restés jusqu'à présent opaques, mystérieux si ce n'est toujours inconnus puisque le Gers est à la traîne pour numériser ses archives. Avec un peu de chance, un article y sera consacré à l'horizon des vacances de la Toussaint. Je souhaite également vous relater les démarches entreprises non sans acharnement tout au long d'été pour mettre la main sur les plaques funéraires de deux de mes ancêtres reposant en Touraine, des témoignages émouvants et précieux sauvés de l'oubli notamment grâce à la gentillesse de la police municipale et des bénévoles effectuant les relevés des cimetières. Mais revenons-en d'abord aux dernières enquêtes que j'ai menées dans des sources fort anciennes afin d'éclaircir au mieux les mystères qui planaient sur mes ancêtres du XVIe siècle. Si les registres paroissiaux permettent en règle générale de remonter, avec une relative aisance - quoique des difficultés surviennent parfois - jusqu'aux débuts du règne de Louis XIV, la tâche s'avère bien plus ardue en ce qui concerne les générations qui vécurent avant. Quelques registres anciens, à l'instar de ceux d'Amboise et de Saint-Germain-en-Laye, m'ont permis de connaître jusqu'aux dix-sept et dix-huitième générations de mes ancêtres, ce qui n'est déjà pas négligeable en soi. Entendons-nous sur le sens du verbe connaître ; il ne s'agit que de la lecture d'un nom, d'un prénom, d'un parrain, d'une marraine et d'une filiation plus ou moins incomplète. A mesure que l'on s'enfonce dans le XVIe siècle les registres se font rares : bienheureux fus-je d'en trouver quelquefois datés de l'an 1533, par conséquent antérieurs à l'Ordonnance de Villers-Cotterêts. J'en viens par cette occasion à une double interrogation : est-il possible de pallier l'absence des registres les plus élémentaires, de repousser les limites du temps et de l'Histoire, tout en saisissant les infimes traces laissées par ceux qui vécurent il y a cinq siècles ? 

Édit du Roi - 1568 - Imprimerie Estienne - BNF
 Martin Le Bon

Parmi les ancêtres de mon arrière grand-mère paternelle Gabrielle Jeanne Pétronille Le Danois figure, à la seizième génération, un dénommé Martin Le Bon. Est-ce l'intuition qui m'a poussé à approfondir pour cet ancêtre mes recherches, ou le bon présage - quel jeu de mot - induit par son nom de famille ? Un mélange des deux, peut-être. De Martin Le Bon je savais qu'il vécut près de la Côte d'Opale, entre Abbeville et Boulogne-sur-Mer, qu'il fut licencié ès loi et vraisemblablement propriétaire, un temps du moins, du domaine de la Vacquerie. D'aucuns lui donnent pour parents Philippe Le Bon, garde-scel de Montreuil-sur-Mer, et Jossine de Pierremont, aussi nommée Josette, sans pour autant le situer d'un point de vue temporel. Autrement dit, certains le font le naître en 1505, d'autres en 1530. Comment peut-on établir une filiation, de surcroît au XVIe siècle, avec un tel écart d'années, équivalent à plus d'une génération ? Puisque cela m'intriguait, et m'agaçait d'ailleurs, je me suis mis en tête d'en apprendre davantage sur Martin Le Bon, et ce, précisons-le tout de même, sans registres paroissiaux et sans accès aux archives départementales qui sont bien trop éloignées pour que je puisse m'y rendre compte tenu de mes horaires universitaires. Qu'à cela ne tienne, j'avais la conviction qu'il ne m'était pas impossible de retrouver des indices laissés par mon ancêtre. Grâce aux ouvrages numérisés dans les différentes bibliothèques consultables en ligne, j'ai fini par découvrir, au registre II.1128 de la très ancienne Abbaye Saint-Vaast d'Arras, quelques lignes mentionnant mon ancêtre, dont voici l'essentiel : "1561-1562. Remboursement d'avances pour travaux à Me Martin Le Bon, licencié ès-lois, maïeur de Montreuil [...]" Ainsi apparaît un premier éclaircissement quant à la profession de Martin Le Bon, qui fut mayeur de Montreuil-sur-Mer, c'est à dire premier magistrat municipal selon la définition donnée par le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales. Déjà présente et fortifiée au IXe siècle, protégée par un château royal construit sur ordre de Philippe Auguste, Montreuil-sur-Mer avait été détruite vingt-cinq ans plus tôt, en juin 1537, par les troupes de Charles Quint et d'Henri VIII, ses habitants ayant refusé de se rendre. Cette ville, extrêmement mal située à l'époque, au coeur des conflits opposant la France, l'Angleterre et le Saint-Empire, était à peine entrain de se relever lorsque mon ancêtre en fut le maïeur. Cependant, les registres de l'Abbaye Saint-Vaast tendent à indiquer que Martin Le Bon bénéficiait d'une certaine prospérité économique, du moins suffisante pour qu'il avance aux religieux une partie des frais de réparation de l'édifice. Par ailleurs, et cela tient davantage à mon interprétation personnelle, Martin Le Bon ne semble déjà plus tout jeune au début des années 1560 ; je peine à croire qu'il serait né en 1530 comme certains l'affirment. Dès lors, comment déterminer son âge ? Point de recensements en ces temps-là. Ni même de registres. La tâche aurait pu s'avérer extrêmement compliquée si la chance ne m'avait pas souri une seconde fois.  S'il n'est peut-être pas tout à fait faux que le XIXe siècle avait tendance à interpréter le passé - mais le XXIe siècle ne ferait-il d'ailleurs pas de même, sous le prisme d'autres idéologies -, il faut lui reconnaître le mérite d'avoir retranscrit et sauvegardé un nombre considérable de documents, par l'intermédiaire de sociétés comme celle des antiquaires de la Morinie. J'ai ainsi eu la joie de retrouver mon ancêtre dans un acte concernant le fief de l'Avouerie de Thérouanne, près d'Aire-sur-la-Lys, au coeur du comté d'Artois. En date de l'an 1569, ce document infirme en premier lieu une information reprise par de nombreuses personnes sans que ne soit d'ailleurs fournie de véritable preuve et selon laquelle Martin Le Bon serait mort en 1568... Bel et bien vivant en 1569, Martin Le Bon est mentionné dès les premières lignes de l'acte qui suit dont voici une retranscription à l'identique : "Comparurent en leurs personnes vénérables et discretz sieurs maistres Guillaume Saultyn presbtre chanoyne et archediacre de Boullongne, jadis de Thérouanne éagé de cincquante quatre ans et Philippes Foeullet, natif dudict Thérouanne aussy presbtre chanoyne dudict Boullogne éagé de soixante et six ans ; honorable homme Me Martin Lebon, licencié es-loix natif de cette ville de Monstroeul, conseiller au siège royal dudict lieu éagé de cinquante deulx ans [...]" De telles indications, qui font suite à une déclaration directe et publique, une sorte de témoignage même, de mon ancêtre, sont, et d'autant plus il y a quatre-cent-cinquante ans, extrêmement précieuses. Si la graphie de l'ancien français de cette province là vous déroute, cet acte nous apprend qu'en l'an 1569 Martin Le Bon a déclaré être âgé de cinquante-deux ans, qu'il est donc né à Montreuil-sur-Mer en 1517 et qu'il occupe alors la fonction de conseiller au siège royal. Mon ancêtre Martin Le Bon est ainsi né il y a cinq-cent-deux ans, au tout début du règne de François Ier et au moment où Luther rédigeait ses 95 thèses. Montreuil-sur-Mer, distante d'une dizaine de kilomètres de la Manche à laquelle elle était reliée par une rivière navigable, la Canche, appartenait à la Picardie. C'est dans une ville en déclin, ravagée par une catastrophe naturelle en 1467 - certains évoquent un tremblement de terre - et où le commerce avait été interrompu suite à l'ensablement de la Canche que Martin Le Bon vécut tout jeune. Âgé d'à peine vingt ans en 1537, il eut peut-être le malheur d'assister à la destruction de sa ville natale par les armées de Charles Quint. Je ne regrette pas d'avoir lu en entier l'acte cité plus haut car quelques lignes plus tard Martin Le Bon fut une nouvelle fois mentionné : "Lesquelz comparans et chascun deulx tous demourans pour le jourdhuy en ceste dicte ville de Monstroeul, nous ont dict, attesté et affermé pour vérité lesdicts Srs Saultin et Foeullet in verbo sacerdotis et iceulx Le Bon, de Fromantel et Le Votz par leur foy et serment quilz ont fait longtemps faict continuelle résidence en ladicte ville de Théroenne acsavoir ledict Mr Martin Le Bon, depuis l'an mil cincq cens quarante jusques en l'an quarante six tousjours en estat de bailly dudict lieu pour feu monseigneur le révérendissime François de Créquy lors évesque dudict Théroenne [...]" Avant d'être conseiller au siège royal et maïeur de Montreuil-sur-Mer, et sûrement juste après avoir terminé ses études en 1540, Martin Le Bon fut, à vingt-trois ans à peine, chargé par l'évêque François de Créquy de représenter l'autorité du diocèse. Notons toutefois que selon ce que j'ai pu observer lors de mes recherches, il était peu courant qu'en ces temps-là un jeune homme accède à de tels postes. Le livre d'or de Montreuil-sur-Mer indique que Martin Le Bon fut au moins quatre fois maïeur de la ville de 1552 à 1558, et qu'il était déjà propriétaire du domaine de la Vacquerie et apparemment anobli à l'âge de trente-cinq ans. Son père présumé, Philippe Le Bon, est cité à la sept-cent-vingt-troisième page du troisième tome des Actes de François Ier à propos d'un mandement adressé à la Chambre des comptes suite à un conflit dans lequel il se trouva impliqué, contre un certain Pierre Faure, commis au paiement des réparations et fortifications des villes et places fortes de Picardie. Il fut par ailleurs selon certaines sources garde-scel de Montreuil. Une erreur s'est de nouveau répétée, cette fois quant à la profession de garde-scel. Il ne s'agit pas du garde du "sel" mais plutôt d'un officier qui aurait été chargé d'apposer le scel royal aux jugements et aux autres actes officiels. Le métier de garde-scel disparut en 1696 par édit de Louis XIV.

Vera imago veteris Ecclesiae Apostolicae - Intérieur d'une église protestante - 1580 - BNF
Histoire de la famille Lamiable

En l'an 1642, Catherine Lamiable, fille de Charles Lamiable et de Marie Couvreur, épousa Pierre Le Prince. Deux ans plus tard naquit leur fils Charles, mon ancêtre, qui vécut jusqu'en 1726 à Sangatte, près des remarquables Deux Caps de la Côte d'Opale. Rien ne portait à croire que cette famille m'emmènerait avec une étonnante facilité au XVIe siècle, et ma surprise fut grande lorsque je découvris ses différents membres mentionnés dans des livres avec moult détails, pour certains jusqu'à la couleur rouge de leur casaque sans oublier les boutons d'orfèvrerie de leur habit fait de drap gris. Tout partit d'un parchemin calligraphié, en anglais, où furent écrites en 1676 les dernières volontés de Jean Lamiable, protestant réfugié auprès de l'archevêque de la très ancienne ville de Canterbury au sud-est de l'Angleterre, qui légua ses biens à ses cousines Judith et Marie de La Croix. Traduit en latin et en français, ce testament est entièrement retranscrit dans des ouvrages de généalogie protestante dont le Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français. S'il est intéressant de le lire en entier, rien ne nous est a priori rapporté sur mon ancêtre Catherine Lamiable et sur son père Charles. Un heureux hasard a cependant fait que les rédacteurs de ces revues historiques se sont penchés sur l'histoire de la famille Lamiable, depuis le Jean Lamiable précédemment mentionné, protestant, jusqu'aux branches restées catholiques et aux Lamiable dont sont issus mes ancêtres. Et tels furent les premiers mots, semblables à ceux d'un conte de fées version généalogique ou d'un récit ancestral, qui suivirent : "La famille Lamiable ou Lamyable est une vieille maison du Boulonnais. La branche à laquelle appartenait le testateur était fixée à Montreuil. En voici la filiation [...]" Nous revoilà à Montreuil-sur-Mer, dont était aussi originaire, souvenez-vous, Martin Le Bon. La coïncidence géographique est plutôt remarquable d'autant que ce sont deux ancêtres distincts de mon arrière-grand-mère qui descendent des familles Lamiable et Le Bon. La seule évocation d'une ancienne famille suffisant à éveiller la curiosité, je trépignais d'impatience à l'idée de lire les pages suivantes. N'ayant pas pour rôle de recopier ce qui est écrit dans ces pages, je ne compte pas citer un par un les nombreux renseignements concernant chacun des membres de cette famille, à l'exception de quelques anecdotes qui valent selon moi la peine que l'on s'y attarde, pour laisser à ceux qui le souhaitent le plaisir de la recherche. Ainsi découvre-t-on d'originales professions, à l'instar de celle de receveur des traites foraines qu'exerçait Robert Lamiable en l'an 1576, l'existence, rue de la Chaîne, d'une maison familiale qui faisait office de passage menant à un mystérieux endroit appelé Petit-Cocquempot, ou le parcours de Jean Lamiable, maréchal des logis et capitaine de cavalerie au temps de Louis XIII, qui partit combattre pour le Roi à La Rochelle. Ressort également de l'histoire des Lamiable un terrible conflit découlant de dissensions religieuses : Jean Lamiable, dont nous avons brièvement évoqué le testament, déshérita sa propre soeur Suzanne sous l'unique prétexte qu'elle était catholique et lui protestant. Ce sont aussi des cousinages ou des liens d'amitié qui s'esquissent, jusqu'aux manufacturiers en soie de Londres. Et même une légende familiale selon laquelle Louis XIV en personne aurait anobli les Lamiable et leurs descendants, leur donnant pour armes "d'or au lion de gueules désarmé, au chef échiqueté d'or et d'azur de trois traits". Une "haute fantaisie" selon certains "historiens". Est par la suite mentionné l'aïeul le plus lointain, Willaume Lamiable, qui vécut vers l'an 1477 ; le sont aussi les nommés Jehennet et Raoul Lamiable, l'épouse de ce dernier, qui avait pour nom Bonne de La Ronville, Adrien Lamiable, sa femme Octavie du Blaisel et leur fille Octavie Lamiable, qui vécut jusqu'en novembre 1669 et dont la pierre tombale existait encore au début du XXe siècle. Les historiens en conclurent que ces branches là de la famille Lamiable étaient certainement catholiques. Nous arrivons désormais au passage concernant la branche à laquelle appartenait mon ancêtre Charles Lamiable, et dont je vais vous citer l'essentiel : "[...] En 1510-1511 sont citées Katherine Tristan, veuve de Mathieu Lamiable, et sa fille Antoinette ; en 1584 Thomas Lamiable et sa soeur Marguerite, femme de François de Condette, enfants de feue Jacqueline Bonvarlet ; en 1585 Quentin Lamiable et Luc Taintelier, héritiers d'Antoinette Lamiable (qui vivait en 1530) ; en 1630 les héritiers de Pierre Lamiable ; en 1605 Charles et Wallerand Lamiable, fils de feu Quentin et de Jehanne d'Hautefeuille, celle ci fille de Jean d'Hautefeuille et d'Adrienne Morant. Le dit Charles encore en 1601 et 1606. [...] Charles Lamiable, Sieur du Filliers [...] Marie Couvreur [...]"

Ancêtres de Charles Lamiable - Recherches personnelles
En résumé, Charles Lamiable est né du mariage de Quentin Lamiable et de Jehanne, née d'Hautefeuille, appartenant à une famille qui apparaîtrait à cinq reprises parmi les ancêtres de mon arrière grand-mère. Ses grands-parents paternels se nommaient Pierre Lamiable et Jacqueline Bonvarlet - cette dernière aurait peut-être vécu jusqu'en l'an 1584 -. Il était le petit-neveu d'Antoinette Lamiable, ainsi que l'arrière petit-fils de Mathieu Lamiable et de Katherine Tristan, veuve en l'an 1511, et tous les deux a fortiori nés à la fin du Moyen-Âge. Quant à ses grands-parents maternels, Jean d'Hautefeuille, dont j'ai appris par la suite qu'il fut enquêteur de la Sénéchaussée du Boulonnais, une profession fort intéressante dont je pense vous parler un jour, et Adrienne Morant, d'autres archives m'ont permis d'en savoir davantage. Adrienne Morant, épouse d'Hautefeuille, est de nombreuses fois citée dans des ouvrages consacrés à l'histoire protestante, plus que son propre mari d'ailleurs. On la retrouve également mentionnée, si je ne m'abuse, au milieu d'une sorte d'inventaire se référant à des lettres de l'intendant de Provence et de l'échevin de Marseille. Je relève ce détail car à mon grand étonnement j'ai récemment découvert, dans cette même partie de mes ancêtres, une aïeule née à Marseille. Autre fait moins hypothétique et plus intéressant, Adrienne Morant était visiblement protestante pratiquante alors que l'ouvrage duquel est issue l'histoire des Lamiable tendrait plutôt à présenter cette branche des Lamiable comme catholique. Le mystère perdure pour le moment. Avant de raconter une découverte inédite que j'ai pu faire cette été, je souhaite vous retranscrire ces quelques lignes d'un ouvrage de généalogie régionale qui m'a permis de reconstituer quelque peu - en le complétant par d'autres sources - l'ascendance de la famille d'Hautefeuille au XVIe siècle : "HAUTEFEUILLE. En Boulonnais. Jeanne d'Hautefeuille, veuve de Jean Becquet, paraît dans les reliefs de Doudeauville en 1460. Huchon et Jean tiennent de l'abbaye de Saint-Wulmer des terres à Wissant en 1550 ; ils étaient de Marquise et présentèrent leurs fiefs en Boulonnais en 1572, ainsi que Jean d'Hautefeuille, le jeune, marguillier de l'église de Samer. Jean, marchand à Marquise en 1569, fils de Mariette de Dourlens. Antoinette, veuve de Gilles d'Auvergne, dans un acte du dernier mai 1557 [...] Me Jean, enquêteur en la sénéchaussée du Boulonnais, père de Me Jean, propriétaire à Maninghen-lès-Wimille en 1575 - Jean, nouveau bourgeois de Boulogne en 1570 [...]" Charles Lamiable était bien du coup, après vérification dans d'autres ouvrages, l'arrière-petit-fils de Jehan d'Hautefeuille et de Mariette de Dourlens, qui vécurent au début du XVIe siècle. Il est ainsi possible de remonter jusqu'aux ans lointains de cette époque charnière que fut le XVIe siècle, entre Renaissance et Guerres de Religion. Je ne vous ai pas raconté l'histoire d'une autre famille dont descend mon arrière-grand-mère paternelle et dont l'histoire m'a littéralement fait passer de l'époque moderne aux temps médiévaux. Ce sera sûrement le sujet d'un article prochain, mais je tiens en attendant à vous faire part d'une autre découverte, relevant elle aussi de la chance. Précisons tout de même que j'ai effectué les précédentes recherches sans le moindre accès aux archives départementales du département concerné, et avec peu de registres paroissiaux. J'espère ainsi avoir montré que d'autres sources peuvent combler le vide très important qui est à coup sûr l'un des principaux obstacles des généalogies au XVIe siècle. 

Plaques funéraires de Paterne Louis Lehoux et de Paul Jamain - 1907, 1891 - Cimetière de Neuillé-Pont-Pierre et archives familiales
Mes abonnés sur Twitter ont pu suivre en ma compagnie une enquête singulière menée cet été, ayant pour principal objectif de préserver les plaques funéraires de mes ancêtres paternels Paterne Louis Lehoux et Paul Jamain, respectivement grand-père et arrière-grand-père de mon arrière-grand-père Robert Lehoux. Ces derniers reposaient tous deux dans le cimetière du paisible village de Neuillé-Pont-Pierre, en Touraine, près de Tours, le premier depuis 1907 et le second depuis 1891. Grâce aux relevés photographiques et nominatifs des cimetières effectués par des bénévoles dans le cadre d'un judicieux et merveilleux projet de sauvegarde et d'indexation lancé par Geneanet, j'ai découvert qu'une plaque funéraire de mon ancêtre Paterne Lehoux était restée posée par terre, derrière la croix d'une tombe qui était celle d'une autre famille. Et, plus étonnant, elle était intacte, et ce apparemment depuis cent-douze ans. Craignant que cet émouvant et précieux témoignage qui survécut aux vents et aux décennies ne finisse jeté ou simplement cassé, j'ai contacté la commune en question ainsi que la personne ayant effectué le relevé. Avec l'accord des autres descendants d'Arsène Lehoux - fils de Paterne Louis Lehoux et petit-fils de Paul Jamain -, et grâce à l'aide de différentes personnes, j'ai pu récupérer ces deux plaques funéraires que je m'efforcerai désormais de protéger. Je tiens à sincèrement et très chaleureusement remercier Madame D., la bénévole qui a réalisé ce magnifique relevé sans lequel je n'aurais rien découvert, la police municipale de Neuillé-Pont-Pierre et plus particulièrement Monsieur A. L., pour leur aide précieuse et sympathique, pour le soin et l'intérêt qu'ils ont porté à ma requête. Merci de tout coeur !

Je vous propose en guise de conclusion quelques liens menant à certaines archives et aux ouvrages dont je me suis en partie servi pour reconstituer au XVIe siècle, en premier lieu, le parcours de Martin Le Bon, puis l'histoire de la famille Lamiable. Certains peuvent être utiles pour les généalogies huguenotes, et bien que descendant de familles nettement plus catholiques que protestantes, j'y ai trouvé des renseignements particulièrement intéressants. A bientôt !